Faisant suite à notre précédente publication1, il nous semble essentiel d’ajouter une dimension historique qui éclaire autrement ce paradoxe : la RDC n’est pas un pays sans histoire nucléaire. Elle en est précisément le berceau et précurseur africain.
Shinkolobwe et le Projet Manhattan : quand l’uranium congolais a changé l’histoire du monde
Bien avant la construction du réacteur de Lovanium, l’uranium du gisement de Shinkolobwe au Katanga avait déjà changé le cours de l’histoire mondiale. Extrait sous la colonisation belge par l’Union Minière du Haut-Katanga, il fut acheminé vers les États-Unis et contribua de manière décisive à la fabrication de la bombe atomique américaine sous couvert du « Projet Manhattan ».
L’Union Minière du Haut-Katanga détenait depuis 1926 un monopole de fait sur le marché mondial de l’uranium grâce à Shinkolobwe. Dès 1939, son directeur Edgar Sengier, pressentant l’importance stratégique de ce minerai après des entretiens avec des scientifiques européens dont les Joliot-Curie, décide de sa propre initiative de transférer 1 000 tonnes d’uranium du Congo vers les États-Unis stockées discrètement dans un entrepôt non gardé de Staten Island à New York2.
En septembre 1942, le colonel Kenneth Nichols, adjoint du général Leslie Groves et chargé de l’approvisionnement du Projet Manhattan, rencontre Sengier à New York. Celui-ci lui révèle l’existence du stock. Les Américains obtiennent l’exclusivité du minerai pour dix ans. Entre 1942 et 1944, ce sont au total 30 000 tonnes d’uranium congolais qui sont vendues aux États-Unis pour permettre la fabrication des premières bombes atomiques3. La concentration exceptionnelle du minerai de Shinkolobwe atteignant jusqu’à 65% d’oxyde d’uranium, contre moins de 1% pour les minerais américains ou canadiens en faisait la source la plus riche au monde. Sans l’uranium congolais, la bombe atomique n’aurait sans doute pas été possible dans les délais impartis.
C’est cet uranium qui contribua à la production des bombes ‘Little Boy’ et ‘Fat Man’ larguées sur Hiroshima le 6 août et Nagasaki le 9 août 1945, mettant fin à la Seconde Guerre mondiale. Le Congo a ainsi contribué, à son insu et sans contrepartie immédiate, à l’un des développements militaires les plus déterminants du XXème siècle.
Le premier réacteur nucléaire d’Afrique
Fruit de démarches belges auprès des instances américaines, le gouvernement général du Congo belge acquiert en 1958, avec l’accord du ministre belge du Congo et du Ruanda-Urundi, auprès de la société américaine General Dynamics Corporation un réacteur de recherche de type TRIGA (Training, Research, Isotopes, General Atomics) Mark I, d’une puissance de 10 à 50 kW. Ce réacteur est destiné à la Commission Consultative des Sciences Nucléaires, présidée par Monseigneur Luc Gillon, recteur de l’Université de Lovanium à Léopoldville de 1954 à 1967. Il est installé sur le site du Centre TRICO (Training, Research, Isotopes, Congo) de l’Université de Lovanium, nom donné au centre nucléaire congolais, dérivé du nom du réacteur TRIGA et du Congo. Le réacteur est inauguré officiellement le 6 juin 1959 et entre en fonctionnement technique le 16 juin 1959. Il fut le premier réacteur nucléaire installé en Afrique4.
Ce n’est pas un événement anodin car en 1959, la grande majorité des pays africains n’ont pas encore accédé à l’indépendance. La plupart des nations, même du monde développé ne disposent pas encore de cette technologie. Pourtant, sur les rives du fleuve Congo, un réacteur nucléaire de recherche est déjà opérationnel. Il produit chaque jour des isotopes pour les chercheurs de la Faculté de médecine et les équipes d’agronomes, fournit des isotopes à d’autres institutions scientifiques africaines et permet la formation de scientifiques. C’est une infrastructure d’une modernité remarquable pour l’époque sur le continent africain.
Le Centre Régional d’Études Nucléaires de Kinshasa (CRENK) de Lovanium : une réplique belgo-congolaise de la centrale de Mol
Portée par le succès du Projet Manhattan rendu possible en grande partie grâce à l’uranium de Shinkolobwe, la Belgique travaillait en étroite collaboration avec les États-Unis sur les questions du nucléaire civil. Forte de son propre centre nucléaire de Mol, inauguré en 1956 et considéré comme l’un des plus avancés d’Europe, la Belgique avait développé une expertise réelle dans ce domaine. Considérant le Congo comme une extension de son territoire, le gouvernement belge de l’époque, à dominante sociale-chrétienne, estima qu’il serait juste de faire profiter le Congo des mêmes avancées technologiques nucléaires.
Dès les prémisses du projet en 1956, les autorités belges furent étroitement associées à l’installation, au fonctionnement et à la maintenance du réacteur de Lovanium. Après l’indépendance, un arrangement particulier de coopération technique et scientifique dans le domaine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire fut conclu le 9 novembre 1973 entre la République du Zaïre et le Royaume de Belgique, régulièrement reconduit jusqu’en 1987, année au cours de laquelle le gouvernement belge estima que le projet pouvait se poursuivre sans aide extérieure.
C’est dans ce cadre que le Centre d’Études Nucléaires de Mol (CEN/SCK) apporta une contribution importante aux travaux qui précédèrent la mise en activité du réacteur TRIGA Mark II ainsi qu’aux entretiens annuels du réacteur⁵.
En 1970, le Centre TRICO (Training, Research, Isotopes, Congo) devient le Centre Régional d’Études Nucléaires (CREN-K). En 1977, le nouveau réacteur TRIGA Mark II d’une puissance de 1 MW est pleinement opérationnel. Le tableau de commande fut réalisé par le Centre d’Études Nucléaires de Mol et transporté de Belgique en RDC par la Sabena.
Monseigneur Luc Gillon, physicien-chimiste et recteur de Lovanium, est l’architecte central de toute cette histoire. C’est lui qui en 1956 observe pour la première fois un réacteur de recherche à l’exposition de Genève sur le thème ‘L’atome pour la paix’. C’est lui qui en 1958 décide de l’acquérir. C’est lui qui en 1963 demande à l’AIEA de transformer le centre en Centre Nucléaire Régional pour l’Afrique Centrale, demande acceptée par le Conseil des Gouverneurs de l’AIEA en juin 1964. Et c’est lui qui forma son successeur congolais, le professeur Félix Malu Wa Kalenga, ingénieur civil de Lovanium, Master de l’Université de Berkeley et Docteur de l’Université Catholique de Louvain, assurant ainsi un transfert de compétence exemplaire5.
À l’indépendance en 1960, la RDC n’héritait pas uniquement d’une architecture institutionnelle mais elle héritait également de trois dimensions distinctes et cumulatives:
Une dimension historique d’abord car l’uranium de Shinkolobwe avait contribué de manière décisive au Projet Manhattan. Avant même d’exister comme État souverain, le Congo avait déjà pesé sur le cours de l’histoire mondiale.
Une dimension industrielle ensuite : le réacteur TRIGA Mark I, opérationnel depuis 1959, premier du continent africain, avec des capacités réelles de recherche, d’analyse et de formation scientifique.
Une dimension géopolitique enfin : une volonté manifeste de s’inscrire parmi les nations maîtrisant la technologie nucléaire, à une époque où cette maîtrise définissait le statut d’une nation dans l’ordre mondial. Cet héritage était considérable et aurait pu constituer le socle d’une politique nucléaire civile ambitieuse au service du développement du pays.
Le réacteur fonctionnera jusqu’en 1994, date à laquelle il s’arrête faute de moyens, dans la phase finale de la déliquescence du mobutisme. En février 2020, le gouvernement congolais autorise son redémarrage en conseil des ministres6. Une décision restée sans suite concrète à ce jour illustration de ce que cet article documente : non pas l’absence de volonté par intermittence, mais l’absence d’une ambition étatique, de continuité et d’engagement réel et durable.
L’uranium vient du Katanga mais le CRENK est à Kinshasa ! Pourquoi ?
C’est l’une des pages historiques les plus ignorées de cette affaire. Le Congo belge était une extension territoriale de l’État belge, et l’influence politique de la métropole avait des répercussions directes sur la colonie. C’est ce qui explique que l’uranium provenait de la mine de Shinkolobwe dans le Katanga, dont le chef-lieu était Elisabethville, l’actuelle Lubumbashi, et que le CREN-K soit pourtant installé à Kinshasa. Ce projet doit beaucoup à Monseigneur Luc Gillon, physicien-chimiste et professeur à l’Université de Lovanium, qui fut l’un des grands architectes de cette infrastructure nucléaire et contribua de manière déterminante à son développement scientifique7.
À cette époque, c’est le gouvernement social-chrétien qui était au pouvoir à Bruxelles. De ce fait, bien que l’uranium vînt de la mine de Shinkolobwe dans le Katanga, il n’était pas question d’offrir à l’Université d’Elisabethville — actuelle Université de Lubumbashi (UNILU) — le privilège d’accueillir un centre aussi sophistiqué. La raison est simple: l’Université d’Elisabethville était une émanation de l’Université Libre de Bruxelles (ULB), de tradition libérale, alors que Lovanium, l’actuelle Université de Kinshasa, était une extension de l’Université Catholique de Louvain (UCL). La rivalité politique et idéologique entre ces deux institutions belges s’était ainsi exportée jusqu’au Congo, déterminant l’implantation d’une infrastructure aussi stratégique que le premier réacteur nucléaire d’Afrique subsaharienne.
L’inversion de trajectoire : de pionnier à absent
Cette trajectoire prometteuse va progressivement s’inverser. Le réacteur TRIGA Mark II cesse de fonctionner en 1994, faute de moyens financiers. Les guerres civiles successives dégradent encore davantage les installations. En 2007, plusieurs barres de combustible nucléaire sont dérobées sur le site; un incident extrêmement grave vu les risques énormes inhérents à l’acquisition par des États ou groupements mal intentionnés et qui révèle l’ampleur de la défaillance sécuritaire et provoque l’inquiétude de la communauté internationale8. Cet incident constitue une tache durable dans la crédibilité et la fiabilité du Congo comme partenaire pour ces technologies. Ce qui, aujourd’hui encore, dans le cas de partenariats à dimension très sensible, incite les investisseurs et académiciens à privilégier le choix de partenaires suffisamment fiables, dont la gestion confirme un lien solide entre promesses écrites et réalisations effectives et soutenues.
Un décret présidentiel, dont les sources font état autour de l’année 2004, classe l’uranium comme matière stratégique réservée à l’État congolais. Ce cadre réglementaire existe donc. Mais comme souvent en RDC, le problème n’est pas l’absence de textes mais c’est l’écart entre leur existence et leur application effective.
Aujourd’hui, le site du CREN-K est menacé par l’érosion de la colline sur laquelle il est construit. Le réacteur reste sous surveillance mais sans fonctionnement. Les chercheurs qui y travaillent se plaignent depuis des années d’un manque criant de moyens9.
Le CREN-K dispose d’un site officiel qui recense des partenariats avec l’AIEA, le PNUD, la FAO et plusieurs institutions nationales. Ces partenaires sont disponibles. Mais un partenariat international ne produit des résultats que s’il trouve en face de lui une volonté politique, une réelle détermination à assumer rigoureusement les charges convenues et une conscience des enjeux. Or aucun programme gouvernemental cohérent n’a été mis en place pour activer ces collaborations. Symptomatiquement, le site internet officiel du CREN-K n’a plus été mis à jour depuis 2021 — un détail révélateur de l’intérêt officiel et de l’état réel de l’institution.
Le paradoxe est préoccupant car la RDC fut le premier pays d’Afrique subsaharienne à disposer d’un réacteur nucléaire, son uranium a contribué à l’un des tournants majeurs de l’histoire mondiale, et elle dispose d’un cadre institutionnel — le CREN-K et le CGEA (commissariat général à l’énergie atomique)— que beaucoup de pays africains n’ont pas. Pourtant, en 2026, alors que la sous-région et le continent africain construisent une nouvelle architecture nucléaire civile, la RDC en est absente.
Sans que cela ne constitue en aucun cas une défense ou une réhabilitation de la colonisation indéfendable sur les plans humain, humanitaire, légal et politique, il est scientifiquement et analytiquement honnête de reconnaître que le Congo belge avait développé une ambition industrielle et scientifique réelle dans le domaine nucléaire. Le réacteur de Lovanium en 1959, les infrastructures du CREN-K, la qualité exceptionnelle du minerai de Shinkolobwe — tout cela constitue un héritage colossal qui a fait du Congo le pionnier nucléaire africain. La RDC disposait à l’indépendance d’une avance institutionnelle que la grande majorité des pays africains n’avaient pas.
Et c’est précisément là que réside la contradiction la plus flagrante : cet héritage n’a pas été entretenu, ni perpétué, ni valorisé. Ce qui aurait pu devenir le socle d’une puissance nucléaire africaine a été progressivement abandonné. On peut légitimement s’interroger : quelle place la RDC occuperait-elle aujourd’hui dans le paysage nucléaire africain et mondial ? La question restera sans réponse certaine. Mais elle mérite d’être posée.
Un scandale géologique, une tragédie politique
Il y a dans la trajectoire de la RDC un paradoxe historique troublant. Ce pays, qualifié de scandale géologique tant ses richesses naturelles défient l’imagination, a contribué de manière décisive à plusieurs tournants majeurs de l’histoire contemporaine sans jamais vraiment en tirer bénéfice.
C’est l’uranium de Shinkolobwe qui a rendu possible le Projet Manhattan. Les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945, qui ont mis fin à la Seconde Guerre mondiale et redessiné l’ordre mondial, ont été fabriquées avec un uranium dont 68% provenait du Katanga congolais. Le Congo a ainsi contribué, à son insu et sans contrepartie immédiate, à l’un des événements les plus déterminants du XXème siècle.
Aujourd’hui, c’est le cobalt et le coltan congolais qui alimentent les batteries des véhicules électriques, les smartphones, les centres de données et les infrastructures de l’intelligence artificielle. La révolution technologique du XXIème siècle repose en très grande partie sur des minerais extraits du sous-sol congolais.
Dans les deux cas, le schéma est identique : la ressource part, la valeur reste ailleurs, et la population congolaise demeure dans une pauvreté que ces richesses auraient dû rendre impossible. Les gouvernements successifs, plus intéressés à d’autres priorités, sont toujours aux abonnés absents et n’ont jamais eu l’ambition de transformer ce potentiel en développement réel. L’histoire nucléaire de la RDC n’est pas une exception; elle est le miroir fidèle d’une tragédie de gouvernance bien plus large depuis des décennies.
Joël Kandolo
BIBLIOGRAPHIES
1. Joël Kandolo, L’uranium est au Congo. L’accord est à Kigali, Afridesk, 16 août 2026. https://afridesk.org/luranium-est-au-congo-laccord-est-a-kigali/
2. Le Soir / Soirmag, Quand le Congo belge livrait son uranium, 15 décembre 2015 ; Les Echos, L’Union Minière du Haut-Katanga, creuset de l’atome, 30 juillet 2008.
3. Les Echos, L’Union Minière du Haut-Katanga, creuset de l’atome, 30 juillet 2008 ; Heidi.news, Comment la Belgique a fourni l’uranium d’Hiroshima, 2020 ; RFI, Hiroshima et Nagasaki : uranium congolais derrière les bombes atomiques américaines, 9 août 2025.
4. Sénat de Belgique, Bulletin 1-78, Session 1997-1998, Question n°1134/1 de M. Staes, réponse du Ministre des Affaires étrangères. https://www.senate.be/ ; ACP, Échanges autour de la sécurisation du CREN-K, mars 2025. https://acp.cd/urbain/echanges-autour-de-la-securisation-du-centre-regional-detudes-nucleaires-de-kinshasa/
5. Sénat de Belgique, Bulletin 1-78, Session 1997-1998 — confirmation du rôle du CEN/SCK de Mol. https://www.senate.be/
6. Prof. Steve Muanza Kamunga, Contributions de Mgr Luc Gillon au développement des sciences et techniques nucléaires en RDC, CGEA-RDC. https://indico.in2p3.fr/event/34113/contributions/146301/attachments/88087/133136/Role_Historique_de_Mgr_Gillon_au_CGEA.pdf ; Luc Gillon, L’uranium du Congo belge et la découverte de l’énergie atomique, Bulletin des séances, vol. 35, n°4, 1989, p. 557-570.
7. La Libre Afrique / AFP, RDC — Le dossier du nucléaire congolais refait surface, 21 février 2020. https://afrique.lalibre.be/47028/rdc-le-dossier-du-nucleaire-congolais-refait-surface/
8. Al Jazeera, Congo official in uranium scandal, mars 2007. https://www.aljazeera.com/news/2007/3/9/congo-official-in-uranium-scandal/
9. VOA Afrique, Le centre nucléaire de Kinshasa se meurt sous bonne garde, mai 2017. https://www.voaafrique.com/a/le-centre-nucleaire-de-kinshasa-se-meurt-sous-bonne-garde/3877119.html
