ÉCONOMIE & DÉVELOPPEMENT | 13-07-2026 15:37
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Livre – Réformer les entreprises publiques : un impératif stratégique pour la modernisation des États africains

Auteur : Aimé Mbobi ,Simon Yomputu et autres
Auteurs : Aimé Mbobi, PhD, MSc, MEng – Simon Yomputu, MSc, PMP -Bonaventure Nzebo, MBA, CPA, CMA – Erika Mbobi, BSc

Résumé

Les entreprises publiques demeurent au cœur des stratégies de développement des États africains. Pourtant, malgré de nombreuses réformes, leurs performances restent souvent insuffisantes. Cet article défend une thèse centrale : les difficultés des entreprises publiques ne résultent pas principalement d’un manque de ressources financières ou de capacités techniques, mais de la qualité des institutions qui organisent leur gouvernance. En mobilisant les principaux apports de l’économie institutionnelle, de la théorie de l’agence et du management public, les auteurs proposent une lecture systémique des dysfonctionnements qui affectent ces organisations. Ils montrent que la politisation des nominations, l’instabilité du leadership, les insuffisances des mécanismes de contrôle, la faible culture de performance et le retard de la transformation numérique constituent les différentes manifestations d’un même système de gouvernance. À partir du cas de la République démocratique du Congo, présenté comme un laboratoire des défis africains, l’article soutient que la modernisation des entreprises publiques représente aujourd’hui l’un des leviers les plus déterminants de la modernisation de l’État et de la transformation économique du continent.

Mots clés : Entreprises publiques ; Gouvernance publique ; Gouvernance institutionnelle ; Modernisation de l’État ; Réforme des entreprises publiques ; Développement économique ; Afrique ; République démocratique du Congo ; Performance organisationnelle ; Création de valeur publique ; Transformation numérique ; Économie institutionnelle.


Introduction

Depuis plusieurs décennies, les stratégies de développement en Afrique reposent sur des priorités bien identifiées : stabilité macroéconomique, amélioration du climat des affaires, industrialisation, intégration régionale, développement des infrastructures et, plus récemment, transformation numérique. Ces orientations ont profondément influencé les politiques nationales ainsi que les programmes des grandes institutions internationales. Pourtant, elles accordent encore une place relativement limitée à l’un des principaux instruments de mise en œuvre de ces politiques : les entreprises publiques.

Dans la plupart des économies africaines, ces organisations occupent pourtant une position stratégique. Elles produisent et distribuent l’électricité, assurent l’approvisionnement en eau, gèrent les ports, les aéroports, les réseaux ferroviaires, les infrastructures routières, les télécommunications ou encore l’exploitation des ressources naturelles. Elles représentent souvent les principaux investisseurs publics et jouent un rôle décisif dans la réalisation des grands projets nationaux.

Selon l’OCDE, les entreprises publiques occupent une place croissante parmi les plus grandes entreprises mondiales. Leur nombre au sein des 500 premières entreprises mondiales par le chiffre d’affaires est passé de 34 en 2000 à 126 en 2023. Cette même année, elles détenaient 53 500 milliards de dollars d’actifs et réalisaient plus de 12 000 milliards de dollars de chiffre d’affaires (OECD, 2024b).

Cette réalité dépasse largement le continent africain. Contrairement à une idée longtemps dominante, les entreprises publiques demeurent des acteurs majeurs des économies contemporaines, y compris dans les pays développés. Les débats ne portent plus sur leur disparition, mais sur les conditions de leur gouvernance, de leur performance et de leur capacité à créer de la valeur publique (OECD, 2024 ; World Bank, 2014 ; Musacchio & Lazzarini, 2014).

Pourtant, dans de nombreux pays africains, ces entreprises restent confrontées à des difficultés récurrentes : instabilité du leadership, gouvernance fragile, faiblesse des mécanismes de contrôle, déficit de compétences managériales, faible culture de performance et retard de la transformation numérique. Ces difficultés sont bien connues. Ce qui l’est beaucoup moins, en revanche, est leur origine profonde.

La thèse centrale développée dans cet article est que les contre-performances des entreprises publiques ne résultent pas principalement d’un manque de ressources financières ou de difficultés techniques ; elles trouvent leur origine dans la qualité des institutions qui organisent leur gouvernance. Autrement dit, la prochaine étape de la transformation économique de l’Afrique dépendra moins de la construction de nouvelles infrastructures que de la capacité des États à gouverner efficacement les organisations publiques chargées de les concevoir, de les exploiter et d’en assurer la pérennité.

Cette perspective s’inscrit dans les grands courants contemporains de l’économie institutionnelle, de la théorie de l’agence et du management public. Les travaux de Douglass North, Oliver Williamson, Jensen et Meckling, Elinor Ostrom ou encore Pollitt et Bouckaert convergent vers une même idée : la performance durable d’une organisation dépend moins de son statut juridique que de la qualité des institutions qui structurent son fonctionnement.

À partir de cette lecture institutionnelle, cet article propose une réflexion sur le rôle des entreprises publiques dans la transformation économique africaine. Il montre que leur modernisation ne constitue plus une réforme sectorielle parmi d’autres, mais l’un des principaux leviers de modernisation de l’État lui-même.

1. Les entreprises publiques : des institutions économiques stratégiques

Les entreprises publiques ont longtemps été perçues comme les héritières d’un modèle économique interventionniste progressivement remis en cause par les vagues de privatisation des années 1980 et 1990. Les recherches conduites depuis lors ont cependant profondément renouvelé cette lecture. Elles montrent que la performance d’une entreprise dépend moins de la nature publique ou privée de son capital que de la qualité de sa gouvernance, de son autonomie de gestion et de son environnement institutionnel (Boardman & Vining, 1989 ; Musacchio & Lazzarini, 2014).

L’expérience internationale confirme cette évolution. Dans les économies développées comme dans les économies émergentes, les entreprises publiques demeurent des acteurs majeurs des secteurs stratégiques : énergie, transports, infrastructures, télécommunications ou finance. Leur rôle s’est même renforcé à mesure que les États ont été confrontés aux défis de la transition énergétique, de la souveraineté économique et des investissements de long terme (OECD, 2024).

Cette importance se reflète également dans leur poids économique. Dans de nombreuses économies, les entreprises publiques contrôlent des actifs considérables et occupent une position majeure dans des secteurs stratégiques tels que l’énergie, les transports, les infrastructures, les télécommunications et les services financiers. Elles ne constituent donc pas des acteurs économiques marginaux, mais d’importants leviers d’investissement et de transformation économique.

Le débat contemporain ne porte donc plus sur l’opposition entre secteur public et secteur privé. Il porte sur la capacité des entreprises publiques à créer durablement de la valeur publique. Cette notion dépasse la seule rentabilité financière. Elle renvoie à leur contribution à la compétitivité nationale, à la cohésion territoriale, à la qualité des services publics, au développement économique et à la résilience des infrastructures stratégiques.

Cette réflexion revêt une importance particulière en Afrique. Les entreprises publiques y assurent la gestion de secteurs où les investissements sont massifs, les horizons de rentabilité très longs et les défaillances de marché fréquentes. Elles constituent souvent les principaux instruments de mise en œuvre des politiques publiques dans les domaines de l’énergie, des transports, de l’eau, des infrastructures ou de l’exploitation des ressources naturelles.

La véritable question n’est donc plus celle de la propriété des entreprises, mais celle de leur gouvernance. Une entreprise publique peut atteindre un haut niveau de performance lorsqu’elle évolue dans un cadre institutionnel stable, bénéficie d’une direction compétente, poursuit des objectifs clairement définis et fait l’objet d’une évaluation rigoureuse. À l’inverse, une gouvernance défaillante compromet les performances, quel que soit le statut juridique de l’organisation.

Pour les États africains engagés dans des stratégies d’industrialisation, de transition numérique et d’intégration régionale, la modernisation des entreprises publiques ne constitue donc pas une réforme sectorielle. Elle représente l’une des conditions essentielles de la réussite des politiques de développement.

2. Pourquoi tant de réformes échouent-elles ? Une lecture institutionnelle de la gouvernance

Depuis plus de quarante ans, les entreprises publiques africaines font l’objet de réformes successives : restructurations administratives, réorganisations financières, privatisations partielles, révisions législatives, contrats de performance, modernisation des systèmes d’information, professionnalisation des conseils d’administration ou encore refonte des procédures de nomination des dirigeants. Malgré ces efforts, les résultats demeurent souvent contrastés. Certaines entreprises ont amélioré leur gouvernance et leurs performances, mais beaucoup continuent de faire face aux mêmes difficultés structurelles.

Cette persistance des dysfonctionnements soulève une question fondamentale : les réformes s’attaquent-elles réellement aux causes profondes des contre-performances ou se limitent-elles à en traiter les manifestations les plus visibles ? Les difficultés fréquemment évoquées, notamment instabilité des dirigeants, faible culture de performance, lourdeurs administratives, insuffisance des mécanismes de contrôle ou retard de la transformation numérique constituent-elles les véritables causes des échecs observés, ou sont-elles les symptômes d’un problème institutionnel plus profond ?

Les grands courants contemporains de l’économie institutionnelle, de la théorie de l’agence et du management public convergent aujourd’hui vers une même conclusion : la performance durable d’une organisation dépend moins de la quantité de ressources dont elle dispose que de la qualité des institutions qui organisent son fonctionnement. Les règles de gouvernance, les mécanismes de coordination, les systèmes d’incitation, la répartition des responsabilités et les capacités organisationnelles déterminent largement la qualité des décisions, l’efficacité de l’action collective et la performance des organisations.

Les travaux de Douglass North et d’Oliver Williamson ont profondément renouvelé cette compréhension. Pour North, les institutions constituent les « règles du jeu » qui structurent les interactions économiques, sociales et politiques. Elles créent les incitations qui orientent les comportements des acteurs et conditionnent la capacité des organisations à atteindre leurs objectifs. Williamson complète cette analyse en montrant que la qualité des mécanismes de gouvernance réduit les coûts de coordination, facilite les décisions et limite les comportements opportunistes. À l’inverse, lorsque les responsabilités sont mal définies, que les chaînes décisionnelles deviennent complexes ou que les règles sont instables, les coûts de transaction augmentent et les performances se dégradent (North, 1990 ; Williamson, 1985).

Cette lecture institutionnelle conduit à déplacer le regard. Les contre-performances des entreprises publiques ne doivent plus être interprétées uniquement comme des problèmes de gestion ou de financement. Elles traduisent souvent les limites du cadre institutionnel dans lequel ces organisations évoluent. Les modalités de nomination des dirigeants, le fonctionnement des conseils d’administration, les relations entre l’État actionnaire, les ministères de tutelle et les organes de contrôle, les systèmes d’évaluation des performances ou encore les mécanismes de reddition des comptes constituent autant d’institutions qui influencent directement la qualité de leur gouvernance.

La théorie de l’agence apporte un éclairage complémentaire. Jensen et Meckling montrent que toute organisation est confrontée à des tensions potentielles entre les intérêts du propriétaire et ceux des dirigeants chargés de la gestion. Dans les entreprises publiques, cette relation devient particulièrement complexe en raison de la multiplicité des parties prenantes. L’État actionnaire, les ministères, le Parlement, les autorités de régulation, les citoyens ou encore les partenaires économiques peuvent poursuivre des attentes différentes, parfois contradictoires. Cette pluralité des mandants rend la définition des priorités plus difficile et complique l’évaluation des dirigeants. Holmström souligne également que la performance dépend étroitement de la qualité des mécanismes d’incitation et de la clarté des critères d’évaluation. Lorsque les responsabilités sont imprécises et que les résultats sont insuffisamment mesurés, les comportements organisationnels privilégient souvent la gestion du court terme au détriment de la création de valeur durable (Jensen & Meckling, 1976 ; Holmström, 1979).

Cette situation explique pourquoi les entreprises publiques poursuivent fréquemment plusieurs objectifs simultanément. Elles doivent assurer des missions de service public, contribuer au développement économique, préserver certains équilibres sociaux, soutenir les politiques gouvernementales tout en recherchant une gestion financière rigoureuse. Pris séparément, chacun de ces objectifs est légitime. Leur coexistence devient cependant problématique lorsqu’aucune hiérarchie claire n’est établie entre eux ou lorsqu’aucun mécanisme de gouvernance ne permet d’arbitrer les priorités.

Les recherches consacrées au New Public Management prolongent cette réflexion. Elles montrent que la modernisation des organisations publiques ne repose pas uniquement sur des réformes juridiques ou administratives, mais également sur le développement d’une véritable culture de la performance. Les contrats d’objectifs, les indicateurs de résultats, l’autonomie de gestion, la responsabilisation des dirigeants et l’évaluation régulière des performances ont contribué à améliorer l’efficacité de nombreuses organisations publiques lorsqu’ils ont été adaptés aux réalités institutionnelles de chaque pays. À l’inverse, leur simple transposition sans prise en compte des contextes locaux a souvent produit des résultats limités (Pollitt & Bouckaert, 2017).

À ces transformations s’ajoute aujourd’hui une nouvelle dimension : la révolution numérique. Les progrès des systèmes d’information, de l’analyse de données et des technologies numériques modifient profondément les modes de gouvernance. Les organisations capables de fonder leurs décisions sur des données fiables, des tableaux de bord intégrés et des outils d’analyse avancés améliorent significativement leur capacité de pilotage, leur réactivité et leur transparence (Brynjolfsson & McElheran, 2016). La gouvernance ne repose donc plus uniquement sur des règles juridiques ou organisationnelles ; elle dépend désormais aussi de la capacité des dirigeants à exploiter les données pour éclairer leurs décisions.

Ces différents courants de recherche conduisent finalement à une même conclusion : les réformes des entreprises publiques échouent rarement faute d’ambition. Elles échouent plus souvent parce qu’elles modifient les structures sans transformer les institutions qui les gouvernent. Réformer une entreprise publique ne consiste donc pas seulement à changer des dirigeants, réviser des textes ou moderniser des procédures. Il s’agit avant tout de construire un système de gouvernance cohérent dans lequel responsabilités, compétences, mécanismes d’incitation, outils de pilotage, systèmes d’information et capacités institutionnelles évoluent de manière intégrée.

Cette approche systémique constitue aujourd’hui l’un des principaux défis des entreprises publiques africaines. Plus qu’une réforme organisationnelle, elle appelle une véritable transformation institutionnelle, seule capable de faire des entreprises publiques des instruments durables de création de valeur publique et de développement économique.

3. Les entreprises publiques africaines face aux nouveaux défis du développement

Les transformations économiques engagées aujourd’hui sur le continent africain conduisent à reconsidérer profondément le rôle des entreprises publiques. Longtemps perçues comme de simples opérateurs chargés d’assurer la continuité des services publics, elles sont désormais appelées à devenir des acteurs centraux des stratégies nationales de développement. L’accélération de l’urbanisation, la croissance démographique, la transition énergétique, l’intégration économique régionale et la révolution numérique leur confèrent des responsabilités sans précédent.

Au cours des deux dernières décennies, la plupart des pays africains ont engagé d’importants programmes d’investissement dans les infrastructures. Barrages hydroélectriques, réseaux électriques, routes, chemins de fer, ports, aéroports, infrastructures numériques et plateformes logistiques mobilisent aujourd’hui des ressources considérables. Ces investissements répondent à un besoin largement documenté par la Banque mondiale, qui identifie le déficit d’infrastructures comme l’un des principaux obstacles à la compétitivité et à la croissance du continent (World Bank, 2010). Selon la Banque mondiale, la production de certains minerais indispensables aux technologies énergétiques propres, notamment le graphite, le lithium et le cobalt, pourrait augmenter de près de 500 % d’ici 2050 dans un scénario compatible avec les objectifs climatiques internationaux. Plusieurs de ces ressources étant présentes en Afrique, cette évolution confère au continent une position stratégique dans les nouvelles chaînes de valeur liées à la transition énergétique (Hund et al., 2020).

Cependant, construire des infrastructures ne suffit pas. Leur véritable contribution au développement dépend de la qualité des organisations qui les exploitent, les entretiennent et les modernisent. Dans la plupart des pays africains, cette responsabilité incombe essentiellement aux entreprises publiques. Une centrale électrique performante, un port moderne ou un réseau ferroviaire efficace ne créent durablement de la valeur que si les organisations qui les gèrent disposent d’une gouvernance à la hauteur des investissements réalisés.

Cette réalité conduit à renverser une idée largement répandue. Pendant longtemps, les entreprises publiques ont été considérées comme de simples conséquences des politiques de développement. Elles apparaissent aujourd’hui comme l’une de leurs principales conditions de réussite. Les infrastructures les plus modernes ne peuvent produire pleinement leurs effets lorsqu’elles sont administrées par des organisations fragilisées par des mécanismes de gouvernance insuffisants, des systèmes de pilotage dépassés ou une faible capacité d’adaptation.

Les entreprises publiques jouent également un rôle essentiel dans des secteurs où les investissements privés demeurent limités ou insuffisants. Elles assurent la continuité de services indispensables, soutiennent les politiques industrielles, accompagnent l’exploitation des ressources naturelles et contribuent à l’intégration économique des territoires. Leur performance influence directement la compétitivité des entreprises privées, le coût des échanges, l’attractivité des investissements et, plus largement, la capacité des États à conduire leur développement.

À ces défis s’ajoute aujourd’hui une transformation technologique majeure. La généralisation des systèmes d’information, des plateformes numériques et de la gouvernance fondée sur les données modifie profondément les modes de gestion des organisations publiques. La transformation numérique ne constitue plus un simple projet informatique ; elle devient un levier stratégique de gouvernance. Les organisations capables d’exploiter efficacement les données améliorent leur capacité de décision, renforcent leur transparence et optimisent leurs performances (OECD, 2019 ; Brynjolfsson & McElheran, 2016).

Cette évolution intervient dans un contexte international marqué par un retour de l’État comme acteur économique stratégique. Les transitions énergétique et numérique, les tensions géopolitiques, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et les nouveaux enjeux de souveraineté conduisent de nombreux gouvernements à renforcer le rôle de leurs entreprises publiques dans les secteurs critiques. Loin d’être des survivances d’un modèle économique dépassé, ces organisations redeviennent des instruments privilégiés des politiques industrielles et des investissements de long terme.

Cette évolution concerne directement l’Afrique. Selon la Banque mondiale, la demande mondiale en minerais critiques nécessaires à la transition énergétique notamment le cobalt, le cuivre, le lithium, le graphite et le nickel pourrait augmenter de près de 500 % d’ici 2050. Or, plusieurs de ces ressources sont abondamment présentes en Afrique, ce qui confère au continent une position stratégique dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales liées à la transition énergétique et aux technologies propres (World Bank, 2020). Dans ce contexte, la gouvernance des entreprises publiques intervenant dans les secteurs minier, énergétique et des infrastructures revêt une importance stratégique qui dépasse désormais les seules considérations nationales.

Pour les États africains, cette évolution représente une opportunité majeure. Le continent dispose d’un potentiel exceptionnel en matière de ressources naturelles, d’énergie, d’agriculture et de croissance démographique. Mais ces atouts ne pourront produire pleinement leurs effets que si les entreprises publiques qui les valorisent disposent des capacités institutionnelles, managériales et technologiques nécessaires. La modernisation de leur gouvernance apparaît ainsi comme l’un des principaux leviers de la transformation économique du continent.

En définitive, le véritable défi africain ne consiste plus seulement à financer de nouvelles infrastructures. Il consiste désormais à construire des entreprises publiques capables de les gérer efficacement, de créer durablement de la valeur publique et de soutenir les ambitions économiques des États. C’est dans cette perspective que le cas de la République démocratique du Congo présente un intérêt particulier.

4. La République démocratique du Congo : un laboratoire des défis africains

La réflexion sur la gouvernance des entreprises publiques ne peut se limiter à des considérations théoriques. Elle doit également s’appuyer sur des expériences concrètes permettant d’observer comment les institutions influencent effectivement la performance des organisations publiques. À cet égard, la République démocratique du Congo constitue un terrain d’analyse particulièrement riche.

Avec une superficie de plus de 2,3 millions de kilomètres carrés et une population qui dépasse aujourd’hui les 110 millions d’habitants, la République démocratique du Congo constitue l’un des États les plus vastes et les plus peuplés d’Afrique. Par la taille de son portefeuille d’entreprises publiques, l’abondance de ses ressources naturelles et la diversité de ses secteurs stratégiques, elle concentre une grande partie des défis auxquels sont confrontés de nombreux États africains. Les entreprises publiques y interviennent dans des domaines aussi essentiels que l’énergie, les transports, les infrastructures portuaires, les chemins de fer, les hydrocarbures, les télécommunications, l’exploitation minière ou encore la distribution d’eau potable. Leur fonctionnement influence directement la capacité de l’État à assurer ses missions économiques et sociales.

Cette situation fait de la RDC un véritable laboratoire institutionnel. Les difficultés qui y sont observées : instabilité du leadership, faiblesse des mécanismes de gouvernance, déficit de professionnalisation des conseils d’administration, insuffisance des systèmes d’évaluation, lenteur des processus décisionnels ou retard de la transformation numérique ne sont pas propres au contexte congolais. Elles apparaissent, sous des formes diverses, dans de nombreuses entreprises publiques africaines.

L’intérêt du cas congolais réside précisément dans cette représentativité. Il permet d’observer, avec une intensité particulière, les interactions entre gouvernance, institutions et performance organisationnelle. L’analyse ne vise donc pas uniquement à comprendre les difficultés d’un pays, mais à mettre en évidence des mécanismes susceptibles d’éclairer des problématiques plus larges, communes à une partie importante du continent.

C’est dans cette perspective que nous avons conduit notre recherche sur les entreprises publiques de la République démocratique du Congo. Plutôt que d’établir un simple inventaire des dysfonctionnements, nous avons cherché à identifier les mécanismes institutionnels qui les produisent. Cette démarche conduit à considérer la politisation des nominations, l’instabilité des dirigeants, le déficit de compétences managériales, la faiblesse de la culture de performance, les insuffisances des systèmes de contrôle et le retard de la transformation numérique comme les composantes interdépendantes d’un même système de gouvernance.

Cette approche conduit à une conclusion essentielle : les difficultés rencontrées par les entreprises publiques ne peuvent être résolues par une succession de réformes ponctuelles. Elles appellent une transformation plus profonde des institutions qui organisent leur fonctionnement. La gouvernance, le management, les mécanismes d’incitation, les systèmes d’information, les capacités de pilotage et les modalités de supervision doivent évoluer de manière cohérente afin de créer un environnement favorable à une performance durable.

L’expérience congolaise rappelle ainsi que la modernisation des entreprises publiques constitue avant tout une réforme institutionnelle. C’est précisément cette conviction qui a guidé la rédaction de notre ouvrage Entreprises publiques et modernisation de l’État en République démocratique du Congo – Gouvernance et dysfonctionnements institutionnels, diagnostic, enjeux et perspectives de réforme, publié aux Éditions L’Harmattan. L’ouvrage approfondit les analyses esquissées dans cet article et propose un cadre de réflexion destiné à alimenter le débat sur la modernisation de la gouvernance publique en Afrique.


Conclusion

Réformer les entreprises publiques, c’est renforcer la capacité de l’État à agir

Les entreprises publiques sont longtemps restées au cœur de débats souvent réduits à une alternative entre propriété publique et propriété privée. L’évolution récente des politiques économiques montre pourtant que cette opposition est devenue secondaire. Les expériences internationales comme les principaux travaux de recherche convergent désormais vers une même conclusion : la performance durable d’une entreprise dépend avant tout de la qualité de sa gouvernance.

Pour les États africains, cette évolution revêt une importance particulière. Le continent investit massivement dans les infrastructures, accélère sa transition numérique, développe ses capacités industrielles et cherche à mieux valoriser ses ressources naturelles. Mais ces ambitions ne pourront produire pleinement leurs effets que si les organisations chargées de les mettre en œuvre disposent d’institutions solides, de dirigeants compétents et de mécanismes de gouvernance adaptés aux exigences contemporaines.

La véritable richesse des entreprises publiques ne réside donc pas uniquement dans les actifs qu’elles administrent, mais dans leur capacité à transformer ces actifs en valeur publique : des infrastructures plus performantes, des services de meilleure qualité, une économie plus compétitive et un État plus efficace.

Réformer les entreprises publiques ne consiste pas simplement à améliorer la gestion de quelques organisations stratégiques. Il s’agit de renforcer la capacité même de l’État à conduire le développement, à mobiliser les investissements, à accompagner les transformations économiques et à répondre aux attentes croissantes des citoyens.

À mesure que l’Afrique poursuit son développement, la qualité de la gouvernance de ses entreprises publiques pourrait devenir l’un des principaux déterminants de sa compétitivité économique, de sa souveraineté et de sa capacité à transformer durablement ses ressources en prospérité collective.


Références

African Development Bank. (2018). African Economic Outlook 2018. African Development Bank Group.

Boardman, A. E., & Vining, A. R. (1989). Ownership and performance in competitive environments: A comparison of the performance of private, mixed, and state-owned enterprises. Journal of Law and Economics, 32(1), 1–33. https://doi.org/10.1086/467167

Brynjolfsson, E., & McElheran, K. (2016). The rapid adoption of data-driven decision-making. American Economic Review, 106(5), 133–139. https://doi.org/10.1257/aer.p20161016

Holmström, B. (1979). Moral hazard and observability. The Bell Journal of Economics, 10(1), 74–91. https://doi.org/10.2307/3003320

Hund, K., La Porta, D., Fabregas, T. P., Laing, T., & Drexhage, J. (2020). Minerals for Climate Action: The Mineral Intensity of the Clean Energy Transition. World Bank.

Jensen, M. C., & Meckling, W. H. (1976). Theory of the firm: Managerial behavior, agency costs and ownership structure. Journal of Financial Economics, 3(4), 305–360. https://doi.org/10.1016/0304-405X(76)90026-X

Musacchio, A., & Lazzarini, S. G. (2014). Reinventing State Capitalism: Leviathan in Business, Brazil and Beyond. Harvard University Press.

North, D. C. (1990). Institutions, Institutional Change and Economic Performance. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511808678

OECD. (2019). The Path to Becoming a Data-Driven Public Sector. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/059814a7-en

OECD. (2024a). OECD Guidelines on Corporate Governance of State-Owned Enterprises 2024. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/18a24f43-en

OECD. (2024b). Ownership and Governance of State-Owned Enterprises 2024. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/395c9956-en

Ostrom, E. (1990). Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action. Cambridge University Press. https://doi.org/10.1017/CBO9780511807763

Pollitt, C., & Bouckaert, G. (2017). Public Management Reform: A Comparative Analysis—Into the Age of Austerity (4th ed.). Oxford University Press.

Williamson, O. E. (1985). The Economic Institutions of Capitalism. Free Press.

World Bank. (2014). Corporate Governance of State-Owned Enterprises: A Toolkit. World Bank.


Points de vente  du livre :
Online : L’Harmattan, Amazon, FNAC, Decitre. 
Kinshasa-RDC : +243 829-705-730

A propos des auteurs

Cet ouvrage est le fruit d’un travail collectif réunissant des expertises complémentaires issues de l’enseignement supérieur, de l’ingénierie, de la finance publique, de la gouvernance et du management des organisations.

Le professeur Aimé Mbobi est ingénieur en télécommunications de l’École des Mines-Télécom Lille Douai (IMT Nord Europe) et de l’Université de Lille 1, titulaire d’un Mastère spécialisé de l’École des Mines de Paris et docteur en informatique de l’Université Paris 11-Saclay. Il dispose d’une longue expérience dans l’enseignement supérieur et la recherche, ainsi que dans l’industrie des technologies de l’information et des télécommunications, où il a exercé diverses responsabilités dans des environnements scientifiques et technologiques de haut niveau. Auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques, son parcours, à la croisée des systèmes complexes, des infrastructures et des politiques publiques, nourrit une réflexion approfondie sur les enjeux de gouvernance, de transformation institutionnelle et de modernisation de l’État.

Simon Yomputu, expert-comptable diplômé de HEC Montréal et aussi titulaire d’un Master en gestion de projet. Fort d’environ trente années d’expérience au sein du gouvernement du Canada, tant au niveau fédéral que provincial, il a occupé des fonctions clés en contrôle interne, en analyse financière, en audit et en gestion comptable dans plusieurs ministères. Son parcours lui confère une connaissance approfondie des mécanismes de gouvernance et de gestion financière des institutions publiques.

Bonaventure Nzebo, titulaire d’un MBA de l’Université du Québec à Montréal et d’un DESS en comptabilité de management de l’Université du Québec en Outaouais, est un spécialiste de la finance publique. Il possède une solide expérience au sein du gouvernement du Canada, où il a exercé des responsabilités stratégiques dans plusieurs ministères. Ses domaines d’expertise couvrent la planification budgétaire, l’analyse financière et le contrôle de gestion. Il a également enseigné dans l’enseignement supérieur.

Erika Mbobi est titulaire d’un Honor Bachelor en criminologie et sociologie de l’Université de Toronto. Elle a une longue expérience et une solide expertise dans l’organisation, la structuration des processus et la gestion des dynamiques humaines au sein des grandes organisations. Son approche conjugue analyse, clarté organisationnelle et attention aux dimensions humaines de la transformation institutionnelle.

La complémentarité de ces profils, combinant expertise technique, financière, institutionnelle et organisationnelle, confère à cet ouvrage une approche à la fois analytique, opérationnelle et ancrée dans les réalités concrètes de la gouvernance publique.

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