Joel Kandolo
GÉOPOLITIQUE | 16-08-2026 16:24
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L’uranium est au Congo. L’accord est à Kigali.

Auteur : Joel Kandolo

L’accord nucléaire Rwanda–États-Unis et ses implications géopolitiques pour l’Afrique centrale

Le 19 mai 2026, en marge du deuxième Sommet sur l’Innovation en Énergie Nucléaire pour l’Afrique (NEISA 2026) organisé à Kigali, le Rwanda et les États-Unis ont signé un Mémorandum d’Entente portant sur la coopération stratégique dans le domaine de l’énergie nucléaire civile1. L’accord a été formalisé entre Renee Sonderman, secrétaire adjointe principale par intérim au Bureau du contrôle des armements du Département d’État américain, et la ministre d’État rwandaise Dr Usta Kayitesi.

Il ne s’agit ni d’un accord militaire, ni d’un traité autorisant le transfert de matières nucléaires. C’est un cadre de coopération civile à long terme portant sur le développement de l’énergie nucléaire, les technologies connexes et la formation. Il s’accompagne d’un accord préliminaire entre le Rwanda Atomic Energy Board et la société américaine Holtec International pour le déploiement de petits réacteurs modulaires SMR-300, avec une capacité initiale de 680 mégawatts électriques pouvant atteindre 5 gigawatts2. Le premier réacteur opérationnel au Rwanda est envisagé autour de 2035.

L’ambition affichée est claire : porter à 60% la part du nucléaire dans le mix énergétique rwandais d’ici 2050. Kigali accueillait lors de ce sommet le Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Rafael Mariano Grossi, dont la présence confirme l’engagement de l’AIEA dans la structuration du programme nucléaire rwandais3.

Le contraste avec la situation congolaise est saisissant. Le Centre Régional d’Études Nucléaires de Kinshasa — le CRENK — situé à l’Université de Kinshasa, institution à vocation régionale, traverse une période de faible visibilité institutionnelle4. Pendant que Kigali construit un cadre nucléaire civil avec le soutien de Washington et de l’AIEA, Kinshasa n’a ni programme structuré, ni partenariat américain dans ce domaine, ni représentation significative dans ce type de forum continental — alors que c’est sur son territoire que se trouve l’uranium en grande quantité.

La lecture géopolitique

La première question que pose cet accord est aussi la plus évidente : pourquoi Washington signe-t-il un accord de coopération nucléaire civile avec un pays qui ne possède aucune mine d’uranium ?

La réponse n’est pas dans les ressources du Rwanda — elle est dans son positionnement. Kigali cherche à se positionner comme un hub africain de la gouvernance des ressources stratégiques et de l’énergie. En accueillant le NEISA 2026, en signant avec Washington, en obtenant la validation de l’AIEA, le Rwanda affirme une prétention au leadership continental dans un domaine où les enjeux géopolitiques sont considérables.

Ce positionnement n’est pas sans précédent. Les observateurs du dossier congolais savent depuis longtemps que le Rwanda exporte régulièrement des minerais — coltan, cassitérite, wolframite dont les volumes dépassent significativement sa production nationale documentée5. La question des minerais congolais acheminés via le Rwanda vers les marchés internationaux est bien documentée par des rapports onusiens successifs. L’accord nucléaire civil pourrait être lu comme une extension de cette même logique de positionnement régional dans un domaine infiniment plus sensible et plus réglementé.

Car l’uranium n’est pas du coltan. C’est une matière soumise au régime de contrôle le plus strict au monde. Chaque gramme extrait, transporté et transformé doit être tracé, déclaré et validé par l’AIEA dans le cadre des protocoles additionnels6. Si un trafic ponctuel d’uranium existe et est documenté, une filière industrielle nucléaire ne peut fonctionner durablement sur une ressource non traçable dans un cadre légal international. Ce qui signifie que si l’uranium congolais dont les gisements du Katanga comptent parmi les plus importants du monde7 doit un jour entrer dans une filière nucléaire civile internationale, cela ne pourra se faire que dans un cadre institutionnel strict, supervisé par Washington et l’AIEA. Et c’est précisément ce cadre que le Rwanda vient de se construire.

Le NEISA 2026 révèle une dynamique régionale qui dépasse le seul accord Rwanda-USA. Six pays africains y ont pris des engagements concrets : Rwanda, Tanzanie, Kenya, Togo, Ghana et Afrique du Sud. La Tanzanie a elle-même signé un mémorandum d’entente avec les États-Unis portant sur une feuille de route de 1 200 MW nucléaires. Le Togo accueillera le NEISA 2027 à Lomé.

Ce choix commun de se tourner vers le nucléaire civil n’est pas arbitraire. Il répond à une réalité structurelle partagée : une croissance démographique et des ambitions industrielles qui génèrent une demande en électricité stable et continue que les ressources actuelles ne peuvent pas satisfaire durablement. Les énergies renouvelables intermittentes ne garantissent pas la continuité nécessaire aux industries extractives, aux centres de données ou aux chaînes agro-industrielles que la Zone de libre-échange continentale africaine (AfCFTA) est en train de structurer. Le nucléaire civil via les petits réacteurs modulaires répond précisément à ce besoin de puissance de base, stable et prévisible.

Ces pays n’ont pas d’uranium. Mais ils construisent les cadres institutionnels, les partenariats et les compétences pour en être les futurs utilisateurs et intermédiaires régionaux. Or ces réacteurs devront être alimentés. La question de l’approvisionnement en uranium se posera concrètement d’ici dix à quinze ans. Et la RDC dont le sous-sol contient les gisements uranifères parmi les plus importants du continent sera face à un choix qu’elle n’aura pas préparé : intégrer cette filière depuis une position de force institutionnelle, ou continuer d’en être le fournisseur de matière brute sans en contrôler ni les circuits ni la valeur ajoutée. L’absence de la RDC a ce forum est le signal d’un retard structurel qui se creuse pendant que ses voisins construisent l’architecture de l’avenir énergétique africain.

Les questions que cet accord pose à la RDC

La première question est celle de la gouvernance. Une filière uranium légale et traçable exige un État crédible, des institutions fonctionnelles, des mécanismes de contrôle transparents et des engagements durables. L’AIEA ne travaille pas avec des régimes dont la gouvernance est défaillante. Washington ne construit pas de partenariats nucléaires avec des États dont les engagements ne sont pas tenus. Holtec International ne déploie pas des réacteurs dans des contextes d’instabilité institutionnelle chronique.

La RDC possède l’uranium. Mais plusieurs indices convergent pour suggérer qu’elle n’est pas encore en mesure de répondre pleinement à ces exigences. Il est permis de s’interroger : à quelles conditions Kinshasa pourrait-il s’inscrire dans une telle filière ? La question est fondamentale pour l’avenir des ressources stratégiques congolaises.

La deuxième question est celle du temps. Le Rwanda construit son cadre nucléaire civil maintenant, avec une échéance à 2035 pour les premiers réacteurs. Dans dix ans, quand les questions d’approvisionnement en uranium deviendront concrètes, les interlocuteurs régionaux seront déjà identifiés. Si la RDC n’a pas construit d’ici là un cadre institutionnel crédible dans ce domaine, elle risque de se retrouver, une fois de plus, dans la position du propriétaire des ressources qui n’en contrôle pas la valorisation.

La troisième question est celle du précédent. Le coltan congolais transite depuis des années par des circuits régionaux documentés8. Ce précédent invite à une vigilance accrue sur la manière dont les ressources nucléaires congolaises pourraient un jour s’inscrire dans des logiques similaires non pas par la contrebande, beaucoup plus difficile dans le domaine nucléaire, mais par des arrangements institutionnels qui s’établissent bien avant l’exploitation effective de la ressource.

Une défaillance préoccupante

Une enquête publiée le 30 juillet 2026 par Lighthouse Reports, en partenariat avec le Financial Times et Le Monde, et dont les conclusions scientifiques paraissent dans la revue Nature Communications, révèle qu’entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient quitté la RDC vers la Chine entre 2000 et 2024, dissimulées dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt. Moins de 10% de cet uranium aurait été déclaré aux autorités internationales9. L’enquête s’appuie notamment sur un mémo confidentiel de l’AIEA daté de 2009 ce qui signifie que cette information circulait dans les cercles de renseignement bien avant sa publication publique.

Ce n’est pas cet élément seul qui explique la décision américaine de construire un cadre légal avec Kigali plutôt qu’avec Kinshasa. Mais il s’ajoute à un tableau d’ensemble préoccupant : pendant que Kinshasa présentait son accord minerais-USA comme une victoire diplomatique majeure, l’uranium congolais —matière bien plus stratégique que le cobalt — quittait le territoire sans traçabilité, sans déclaration, vers la Chine. Pour Washington, dont l’une des priorités est de contrebalancer l’influence chinoise sur les ressources stratégiques africaines, cette faille de gouvernance n’est pas un détail. C’est une variable déterminante dans le choix de ses interlocuteurs régionaux.

Ces questions ne présupposent pas de mauvaise foi de quiconque. Elles sont posées dans le seul intérêt de la RDC, dont les richesses naturelles ont trop souvent profité à d’autres qu’à ses propres citoyens. Mais elles soulèvent également une question de responsabilité face aux enjeux stratégiques actuels et à venir sur les richesses du sol et du sous-sol.

Pendant que des accords stratégiques sensibles se signent dans la région et notamment au Rwanda les autorités congolaises ne semblent pas mesurer l’ampleur de ce qui se joue. Aucune attention portée aux véritables enjeux stratégiques que représentent les ressources du sol et du sous-sol congolais.

Comment expliquer que les mêmes autorités qui avaient présenté la signature des accords miniers avec les États-Unis comme une victoire diplomatique majeure ne soient ni impliquées ni invitées à la table où se discute l’avenir nucléaire de la région ?

Il faut également reconnaître que si le Rwanda bénéficie aujourd’hui d’une crédibilité auprès de Washington et de l’AIEA, c’est en partie grâce à sa rigueur réelle ou projetée en matière de gouvernance institutionnelle. Or la bonne gouvernance figure explicitement parmi les engagements de l’accord minerais-sécurité signé entre la RDC et les États-Unis. Non seulement ces engagements tardent à être mis en œuvre, mais les questions de gouvernance continuent de poser problème du côté congolais. Un État qui ne peut pas garantir la traçabilité de son cobalt ne sera pas considéré comme un partenaire fiable pour la traçabilité de son uranium.

Conclusion : un signal à ne pas sous-estimer

L’accord nucléaire Rwanda–États-Unis du 19 mai 2026 n’est pas un événement anodin pour la République Démocratique du Congo. Il peut être interprété comme le signe d’une recomposition progressive de la gouvernance des ressources stratégiques en Afrique centrale — une dynamique qui mérite attention sans verser dans l’alarmisme.

Le Rwanda, sans ressources uranifères comparables à celles du Congo et sans longue tradition industrielle nucléaire, vient de signer avec Washington le cadre qui pourrait lui permettre de renforcer son rôle d’interlocuteur régional dans une filière nucléaire civile dont le Congo demeure l’un des principaux détenteurs historiques de ressources stratégiques en Afrique centrale.

La vraie question que cet accord pose à Kinshasa est simple et exigeante : à quand une diplomatie des ressources à la hauteur des richesses que le Congo possède ? À quand une présence congolaise sérieuse dans les forums où se dessinent les grands équilibres stratégiques du continent — qu’il s’agisse d’énergie, de minerais critiques, de technologies ou de sécurité régionale ?

Ces questions ne peuvent trouver de réponse sans un État fonctionnel, une gouvernance crédible et un climat des affaires suffisamment rassurant pour attirer des investissements de long terme. Une présence aux tables stratégiques ne s’obtient pas par le seul poids des ressources naturelles. Elle se mérite par la cohérence entre les engagements annoncés et les actes posés. Pendant que Kigali construit l’avenir, Kinshasa ne peut pas se permettre indéfiniment de regarder depuis la fenêtre.

 

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

1. KT Press, « Rwanda, U.S. Sign Nuclear Cooperation Agreement », 19 mai 2026. https://www.ktpress.rw/2026/05/rwanda-u-s-sign-nuclear-cooperation-agreement/

2. AllAfrica / RFI, « Rwanda : le pays signe un protocole d’accord sur la coopération nucléaire civile avec les États-Unis », 21 mai 2026. https://fr.allafrica.com/stories/202605210597.html

3. Agence Ecofin, « Le Rwanda et les USA établissent un cadre de coopération en matière de nucléaire civil », 21 mai 2026. https://www.agenceecofin.com/actualites/2105-138648

4. La Prospérité, « Rwanda, Israël, USA, énergie nucléaire et Havila », 26 mai 2026. https://www.laprosperite.cd/rwanda-israel-usa-energie-nucleaire-et-havila/

5. Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC, rapports soumis au Conseil de sécurité — voir notamment S/2023/431 (juin 2023) et S/2024/432 (2024), sections relatives aux flux de minerais via le Rwanda. Documents téléchargeables sur : https://documents.un.org/

6. Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), « Protocoles additionnels et garanties nucléaires ». https://www.iaea.org/topics/additional-protocol

7. Sur les gisements uranifères du Katanga (Shinkolobwe), voir les travaux historiques de la Commission géologique du Congo belge, conservés aux archives du Musée royal de l’Afrique centrale (MRAC), Tervuren. Pour des données contemporaines : AIEA, Global Uranium Resources Database.

8. Nuclear Energy Innovation Summit for Africa (NEISA 2026), résumé officiel des engagements nationaux et accords signés à Kigali, mai 2026. https://neisafrica.org/

9. Sébastien Philippe et Ryan Manzuk, « Uranium co-exported with cobalt hydroxide from the Democratic Republic of the Congo », Nature Communications, 30 juillet 2026. Enquête journalistique associée : Lighthouse Reports, Financial Times et Le Monde, 30 juillet 2026.

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