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Kalev Mutondo : l’homme qui incarnait l’ANR sous Joseph Kabila

Auteur : Jean-Jacques Wondo Omanyundu

Décès à Paris du grand « flic » de Joseph Kabila 

On apprend depuis Paris le décès de Monsieur Kalev Mutondo, survenu ce 5 octobre 2026 des suites de maladie et confirmé par sa famille. Né le 3 mars 1957 et originaire de l’ethnie Lunda-Chokwe dans la province du Lualaba, il fut l’ancien Administrateur général de l’Agence nationale de renseignements (ANR), le service civil de renseignement de la RDC, de 2011 à 2019.

À la tête de l’ANR, il avait été accusé de méthodes répressives qui lui avaient notamment valu des sanctions de l’OFAC (Office of Foreign Assets Control) du département du Trésor américain, en décembre 2016, pour « « entrave aux processus démocratiques ». L’Union européenne l’avait à son tour sanctionné en mai 2017, l’accusant d’avoir « planifié, dirigé ou commis » de graves violations des droits humains.

Craignant d’être arrêté, il avait quitté la RDC en mars 2021, quelques jours seulement avant que les autorités judiciaires ne lancent un avis de recherche à son encontre, à la suite de plaintes déposées par plusieurs victimes qui l’accusaient notamment de détention arbitraire, de torture et de tentative de meurtre[1].

Cependant, les poursuites engagées à son encontre par le régime Tshisekedi ont été abandonnées lors de son retour à Kinshasa en août 2022. Ce retour, intervenu alors que circulaient des informations faisant état d’un possible rapprochement avec le pouvoir de Kinshasa, avait suscité l’inquiétude de plusieurs de ses victimes, qui redoutaient un accord politique lui garantissant l’impunité.

Depuis son limogeage en mars 2019, Kalev Mutond était resté largement absent de la scène publique, fidèle à la discrétion qui avait toujours caractérisé sa personnalité.

Kalev Mutondo et l’ANR : L’héritage d’une machine sécuritaire au cœur du pouvoir congolais

Kalev Mutondo incarnait à lui seul la méthode sécuritaire du président Joseph Kabila. Il a dirigé l’ANR de 2011 à 2019, détenant ainsi le record de longévité à ce poste, signe de la confiance que le président Joseph Kabila lui avait accordée durant son dernier mandat. Cette confiance faisait de lui, de fait, le véritable numéro deux du régime Kabila, d’autant que le décret portant création de l’ANR en fait un service de la Présidence, placé sous l’autorité du président de la République.

En effet, le décret-loi n° 003-2003 du 11 janvier 2003 portant création et organisation de l’Agence nationale de renseignements (ANR) la définit, dans ses articles 1er, 2 et 3, comme un service public doté de l’autonomie administrative et financière, placé sous l’autorité du président de la République. Elle a pour mission de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l’État[2].

Il faut relever que, peu avant la mise en place du gouvernement 1+4, après les accords de Pretoria de décembre 2002, le pouvoir et le Parlement de l’époque se sont empressés de promulguer un décret-loi portant création et organisation de l’ANR afin de la placer sous l’autorité directe de la Présidence et, de fait, de la soustraire au contrôle parlementaire.

Très vite, la confusion entre l’Institution présidentielle et la personne du Chef de l’État a dévoyé la mission de l’agence. L’ANR, sous Kalev, s’est transformée en une redoutable machine de guerre politico-sécuritaire au profit de l’individu politique président, plutôt qu’au service de la sûreté nationale.

Cette conception perdure à ce jour. Je l’ai personnellement expérimentée lors de ma courte détention à l’ANR en mai 2024. Au cours de mon audition, on voulait me persuader que l’ANR était au service du chef de l’État en tant que personnalité politique et que le fait d’y travailler faisait de moi,  un membre politique de l’Union sacrée de la nation, la plateforme politique du président Tshisekedi. Je l’ai réfuté catégoriquement, au point d’énerver mes inquisiteurs. Les détails de cet épisode surréaliste seront relatés dans mon ouvrage actuellement en préparation.

Cette conception de l’ANR a entraîné des conséquences néfastes, notamment en termes d’abus et de violations récurrentes des droits humains, qui ont progressivement caractérisé l’image de l’institution et en ont fait une sorte de police politique, dont Kalev Mutondo était l’un des principaux dépositaires. Je peux définir, de manière résumée, la police politique comme une structure chargée à la fois du renseignement et de la répression, en dehors du respect du cadre légal national et à des fins essentiellement politiques. À l’instar de la Gestapo (1933-1945) sous Hitler ou de la Stasi en République démocratique allemande, l’une de ses principales missions est de neutraliser ou d’éliminer toute opposition au régime en place.

Pour ce faire, la police politique étend ses activités à l’ensemble du territoire et infiltre les institutions de l’État, les entreprises publiques ainsi que les organismes internationaux présents dans le pays. Elle est également chargée de combattre ou de détruire tout mouvement jugé hostile ou dangereux pour le régime, notamment les journalistes, les défenseurs des droits humains, les opposants, les étudiants et les jeunes activistes. Ses actions et ses décisions n’ont pas besoin de la sanction de la justice.

C’est la raison pour laquelle, lorsque l’Administrateur général, le Dr Lusadusu, m’a chargé de piloter la réforme technique de l’ANR, mon premier réflexe a été de proposer d’en changer l’ nom, tant son acronyme portait une charge psychologique négative auprès de l’opinion publique et dans la mémoire collective congolaise.  Nous devions ensuite travailler, avec une commission restreinte de professionnels et de cadres compétents, à la moderniser, à l’humaniser et surtout à la professionnaliser, afin d’en faire un centre d’excellence dans la région.

Plusieurs documents et textes réglementaires étaient pratiquement finalisés et sur le point d’être transmis au président de la République. Certaines démarches visant à renforcer les capacités opérationnelles de l’ANR étaient également en cours d’élaboration.

Beaucoup ignorent encore que l’ANR est un service public de l’État, dont la mission fondamentale est de protéger les intérêts vitaux de la nation et de garantir la sûreté intérieure et extérieure de la RDC. Ses actions doivent, en toutes circonstances, viser à préserver la continuité et la survie de l’État ainsi que l’intérêt collectif du peuple congolais.

Contrairement aux idées reçues, l’ANR n’a pas vocation à être une police politique au service d’un régime autocratique. C’est donc dans cet esprit, et mû par la conviction profonde de servir loyalement et professionnellement la RDC, que j’avais pris la décision de rentrer au Congo et d’accepter l’invitation du Dr Daniel Lusadusu. Je lui avais auparavant demandé de requérir l’accord préalable du président Tshisekedi afin que je puisse contribuer à la refondation de l’appareil de renseignement.

Ce qui fut fait. Le président Tshisekedi lui avait alors déclaré, mot pour mot : « C’est une bonne chose que Paly (Jean-Jacques Wondo) revienne en RDC pour mettre de l’ordre dans ce bazar. »

Bien que ce projet ait été brutalement interrompu lorsqu’on a tenté de m’associer méchamment aux actes odieux perpétrés par Christian Malanga, affaire sur laquelle je publierai prochainement le résultat de mes propres investigations, la nécessité d’une telle réforme demeure absolue et urgente.

Pour revenir à Kalev Mutondo, ce que je retiens principalement de son action à la tête de cette institution est l’ampleur du maillage territorial impressionnant qu’il avait mis en place, au point de faire de l’ANR une sorte d’État dans l’État. Paradoxalement, sous la présidence de Félix Tshisekedi, l’ANR, pourtant sous-financée dans un contexte de guerre qui devrait au contraire commander son renforcement, a perdu son influence au profit d’un émiettement des services de sécurité, confiés à des acteurs improvisés et incompétents de son entourage socio-géographique, dépourvus de culture stratégique et opérationnelle en matière de renseignement et de sûreté de l’Etat.


Jean-Jacques Wondo Omanyundu
Analyste et expert des questions de défense et de sécurité

Références bibliographiques

[1] https://www.hrw.org/fr/news/2022/10/14/recherche-lex-chef-des-renseignements-refait-surface-en-rd-congo. 

[2] Cf. www.leganet.cd/Legislation/Droit%20Public/Ordre/DL.11.01.2003.htm.

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