Entre relativisme commode et lucidité stratégique : ce que le débat géopolitique doit aux peuples
Au Risk Summit 2026, Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE, livrait un diagnostic sans concession : l’Europe est en train d’être marginalisée entre deux empires, américain et chinois, dans un monde où la diplomatie des traités a cédé la place à celle des « deals » et des rapports de force bruts.
« Tout n’est pas perdu », concluait-il, à condition que le reste de l’Occident accepte les nouvelles règles du jeu basées sur de la puissance et imposées implicitement par l’administration Trump, non des valeurs. S’appuyant sur la formule implacable de Thucydide « les forts font ce qu’ils veulent, les faibles subissent ce qu’ils doivent » il brossait le tableau d’un monde qui quitte l’ère du multilatéralisme normatif pour entrer dans celle de la loi du plus fort.
Ce diagnostic est juste. Mais il porte en lui un angle mort dangereux : en décrivant le monde tel qu’il est, sans interroger ce qu’il devrait être, il risque de légitimer l’ordre qu’il prétend seulement décrire. C’est précisément ce glissement du constat lucide au relativisme commode que cet article entend contester. Car un relativisme qui, fût-il involontaire, nourrit les rhétoriques des régimes les plus oppressifs de la planète n’est pas de la lucidité. C’est de la complicité intellectuelle et parfois, tout simplement, de la lâcheté.
Note préliminaire sur la notion d’ordre international: Le titre de cet article reprend, de manière critique, la formulation d’Alain Juillet. Il convient cependant de la préciser: ce qui est en crise, ce n’est pas l’ordre international en tant que tel. Un ordre international existera toujours, dès lors que des États coexistent. Ce qui vacille, c’est l’ordre international à dominante occidentale, fondé sur l’hégémonie américaine de l’après-1945 et les architectures multilatérales qui en découlent. Le monde multipolaire qui émerge n’est pas un vide : c’est un redéploiement des centres de gravité. Comme l’analysait Zbigniew Brzezinski dès les années 1990, l’Eurasie qui concentre 75 % de la population mondiale, la majorité des ressources et les deux tiers de la production mondiale redevient le grand échiquier sur lequel se joue la primauté globale. La question n’est donc pas : « y aura-t-il un ordre international ? » mais : « sur quelles valeurs reposera l’ordre qui vient ? » C’est précisément cette question que cet article entend poser.
I. L’universalité des droits humains : une réalité portée par les peuples, non par l’Occident
Alain Juillet a laissé entendre, avec la prudence du praticien, que les valeurs démocratiques et les droits humains seraient des constructions culturelles propres à l’Occident, difficilement exportables et peut-être pas universellement désirées. Il n’est pas seul dans cette position. Le mouvement « décolonial » établi en Belgique ainsi que des intellectuels comme le professeur Aymar Nyenyezi Bisoka, chercheur d’origine congolaise à l’Université de Mons, voient dans les droits humains « universels » et la coopération au développement une continuation déguisée de la domination postcoloniale.
Ce questionnement mérite d’être pris au sérieux dans ce qu’il dénonce : l’hypocrisie réelle de l’Occident, son usage sélectif des principes qu’il proclame. Mais il faut ici introduire une nuance historique cruciale : l’architecture de l’ordre onusien de 1945 a été construite par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, la Chine étant marginalisée, l’URSS en opposition, et l’Afrique colonialisée simplement absente de la table. Cet ordre a été élaboré sans les peuples africains, et souvent au profit de leurs dirigeants cooptés par l’Occident. L’Afrique n’a jamais été un sujet agissant de cet ordre international: elle en a été l’objet.
Mais cette critique légitime appelle à une réforme de l’ordre et de ses mécanismes représentation au Conseil de sécurité, gouvernance du FMI et de la Banque mondiale, égalité de traitement dans les négociations commerciales et non l’invalidation des valeurs qui le sous-tendent. Car les valeurs de liberté, de dignité et de justice ne trouvent pas leur légitimité dans leur géographie d’origine, mais dans leur résonance universelle. Ce sont des Africains, pas des ONG occidentales, qui aujourd’hui réclament l’application de ces droits face à leurs propres gouvernements.
Il n’existe pas un seul peuple au monde qui désire fondamentalement vivre sous l’oppression. Les scènes de liesse qui accompagnent invariablement la chute des régimes totalitaires de Bucarest en 1989 à Bamako en 2012 en passant par Kinshasa en 1997, de Tunis à Khartoum en passant par le Caire ne sont pas des mises en scène organisées de l’extérieur. Elles sont l’expression brute et spontanée de peuples qui aspirent à la liberté. Cette aspiration est universelle. Elle précède l’Occident et elle lui survivra.
La tragédie, c’est que ces joies sont si souvent de courte durée. Non parce que ces peuples n’étaient pas « prêts » pour la liberté— formulation condescendante s’il en est — mais parce que les transitions politiques sont semées d’embûches. Les « libérateurs » se révèlent trop souvent n’être que de nouveaux bourreaux affamés de pouvoir et des privilèges de ceux qu’ils ont remplacés.
En affirmant que les valeurs morales ne sont pas universelles, Alain Juillet sans doute malgré lui fait le lit de tous les autocrates africains en manque d’arguments. C’est exactement la rhétorique de Paul Biya, toujours en place au Cameroun depuis 1982 ; de Denis Sassou Nguesso, de retour au pouvoir au Congo-Brazzaville depuis 1997 après une première période de règne ; d’Emmerson Mnangagwa au Zimbabwe ; de Théodore Obiang en Guinée équatoriale ; de Yoweri Museveni en Ouganda, qui gouverne depuis 1986 et a modifié sa constitution pour se maintenir au pouvoir ; de Paul Kagame au Rwanda, qui multiplie les sorties médiatiques fustigeant les États-Unis et l’Union européenne une posture souverainiste de façade qui masque des intérêts économiques et sécuritaires bien calculés; ou encore des dynasties politiques qui ont transformé des Républiques en affaires de famille : les Eyadema au Togo, où Faure Gnassingbé a succédé à son père Gnassingbé Eyadema après 38 ans de règne ; les Déby au Tchad, où Mahamat Idriss Déby a hérité du pouvoir de son père dans les heures suivant sa mort au front.
À cela s’ajoute un phénomène plus récent et plus révélateur : le souverainisme d’opportunité. Félix Tshisekedi en est l’illustration parfaite. Lors des élections de 2023, il n’hésita pas à qualifier ses opposants de « candidats des étrangers », jouant la carte antioccidentale pour mobiliser l’électorat. Mais la réalité l’a rattrapé : aujourd’hui, sans le soutien des partenaires occidentaux et notamment sans l’admiration affichée envers Donald Trump en lui offrant en holocauste les richesses du Congo; il ne se maintiendrait probablement pas au pouvoir. Il est même devenu le meilleur disciple de Trump et n’hésite pas à haranguer ses partisans avec des promesses d’emplois de la part des américains. Ce souverainisme était une posture opportuniste, non une conviction. Ce cas illustre parfaitement la tension entre le discours antioccidental mobilisateur et l’éternelle dépendance et assujettissement aux mêmes puissances que l’on vilipende.
Ces discours sont, pour certains, le paravent d’une dictature à peine maquillée et d’une kleptocratie organisée ; pour d’autres, une posture tactique sans conviction philosophique réelle. Dans un cas comme dans l’autre, ce n’est pas une pensée stratégique construite. La mal-gouvernance constitue un facteur déterminant des crises africaines même si elle interagit avec des dynamiques extérieures et historiques.
Il faut ici introduire une distinction que la polémique tend à effacer : toutes les dictatures ne se ressemblent pas. L’histoire retient des régimes autoritaires qui ont bâti plutôt que pillé: le général Park Chung-hee en Corée du Sud, qui a industrialisé son pays en une génération ; Lee Kuan Yew à Singapour, qui a transformé une cité-Etat sans ressources en modèle de prospérité mondiale. En Afrique, Paul Kagame au Rwanda incarne cette même logique : un pays reconstruit sur les cendres du génocide, avec un bilan économique remarquable, une lutte sérieuse contre la corruption, des infrastructures modernes et un développement visible qui force le respect. Kigali est aujourd’hui citée en modèle de gouvernance et de propreté urbaine sur tout le continent. Ces exemples méritent d’être cités avec honnêteté intellectuelle: reconnaître le développement là où il existe ne dispense pas d’exiger les libertés fondamentales partout. En Afrique centrale et de l’Ouest aujourd’hui, c’est bien la kleptocratie qui domine, non le développementalisme autoritaire.
Cela dit, la nuance s’impose sur certains sujets sociétaux. On ne construit pas une adhésion durable par l’imposition des normes extérieures, mais par le dialogue sur le long terme avec le respect et la confiance comme soubassements. Cette subtilité n’est pas du relativisme : c’est de la pédagogie politique. Elle ne doit jamais servir d’excuse pour fermer les yeux sur les arrestations, les tortures, les exécutions extrajudiciaires. La vie humaine, la dignité, la sécurité physique : sur ces fondamentaux, il n’y a pas de « contexte culturel » qui tienne.
II. Les BRICS : une puissance économique sans rêve humain
Sur la montée en puissance des BRICS, Alain Juillet a raison dans son diagnostic économique. Le bloc représente une part croissante du PIB mondial, il accélère la dédollarisation des échanges, il structure des corridors commerciaux alternatifs. Tout cela est réel et documenté.
Mais une partie des analystes géopolitiques commettent une erreur systématique : ils mesurent la puissance en termes de masse économique, de tonnage militaire, de réserves de change. Ils oublient la dimension la plus déterminante sur le long terme : l’offre culturelle et humaine. Qu’est-ce que ce bloc propose aux peuples comme vision de la vie et du bien-être ?
L’hégémonie américaine d’après-guerre ne s’est pas imposée uniquement par les porte-avions ou le dollar. Elle s’est imposée parce qu’elle a vendu un rêve : celui de la liberté et du succès accessible à tous. Imparfait, souvent cynique, parfois criminel dans ses modalités mais un rêve. L’Europe a ajouté sa propre version : l’État-providence, la sécurité sociale, la paix intérieure, la liberté de circulation.
La preuve la plus éclatante de cette puissance douce? Les migrations. Aujourd’hui encore, des milliers de personnes risquent leur vie en Méditerranée pour atteindre l’Europe. Elles ne montent pas sur des embarcations de fortune en direction de Shanghai ou de Moscou. Ce fait simple invalide à lui seul l’idée que les BRICS proposeraient une alternative de civilisation crédible.
La question du leadership interne est d’une complexité redoutable. Qui sera le modèle au sein des BRICS ?
La Chine, avec son capitalisme d’État, sa surveillance numérique de masse, son autoritarisme assumé ?
La Russie de Poutine, épuisée par une guerre qu’elle n’a pas su gagner et qui n’a d’ailleurs jamais été ni un modèle du bien-être pour ses citoyens ni une terre d’accueil pour les étrangers(surtout africains)? Elle semble davantage structurée par une opposition au modèle occidental que par la proposition d’un modèle alternatif clairement articulée.
L’Inde, qui joue simultanément sur tous les tableaux ? Ce n’est pas une alliance : c’est une coalition d’intérêts divergents, maintenue ensemble par la seule rivalité commune envers la domination américaine. La Russie de Poutine et sa nomenklatura n’accepteront jamais d’être l’appendice économique de Pékin. Et Pékin le sait.
Les BRICS ne constituent pas une unité économique cohérente — c’est davantage un club d’insatisfaits de l’ordre occidental, ce qui est très différent. L’hétérogénéité interne y est structurelle : la rivalité sino-indienne est profonde, l’Inde considérant la Chine comme un adversaire stratégique potentiel et se rapprochant paradoxalement de Washington bien plus que de Pékin. Le Brésil oscille selon ses cycles politiques internes. Et les adhésions récentes — Éthiopie, Émirats arabes unis, Iran, Égypte — ajoutent des intérêts si divergents qu’ils rendent toute cohérence de bloc encore plus illusoire.
En Afrique, l’adhésion aux BRICS ou la sympathie qu’ils suscitent repose moins sur un projet de société alternatif que sur un rejet légitime de décennies de conditionalités occidentales, de double standard et d’ingérence déguisée. C’est un vote contre, pas un vote pour. Or un contrepoids symbolique ne nourrit pas une population, ne finance pas une école, ne construit pas une route. Le jour où les peuples africains mesureront — comme ils commencent à le faire — que le néocolonialisme oriental obéit aux mêmes logiques d’extraction que celui qu’il prétend remplacer, la désillusion sera aussi rapide que l’enthousiasme.
En République démocratique du Congo, les populations commencent à mesurer la réalité de l’alternative chinoise. A titre d’exemple les accords conclus autour de SICOMINES au Congo, avec des clauses d’exonération exorbitantes et un Trésor congolais grevé au profit de Pékin, sont aujourd’hui contestés par une opinion publique de plus en plus informée. Au Mali, au Burkina Faso, en Centrafrique ? Les hommes du groupe russe Wagner ne sont pas venus apporter la démocratie. Ils sont venus sécuriser des permis miniers et protéger des juntes.
Les « libérateurs » du néocolonialisme servent les mêmes intérêts que leurs prédécesseurs occidentaux, avec moins de scrupules et sans aucun regard sur les droits humains.
III. Le paradoxe occidental : défendre la démocratie tout en soutenant les autocrates
C’est ici que l’analyse doit être la plus implacable, et la plus inconfortable pour les auditoires européens.
Le modèle occidental n’est pas condamné par ses valeurs. Il est condamné par la distance abyssale entre ses valeurs affichées et ses pratiques réelles. Cette hypocrisie est son véritable talon d’Achille non la montée des BRICS, non l’affirmation de la Chine.
Paul Biya, en place au Cameroun depuis 1982, entretient des relations cordiales avec Paris. Sassou-Nguesso au Congo-Brazzaville, Brice Oligui Nguema au Gabon après le putsch, Idriss Déby puis son fils au Tchad, les Eyadema père et fils au Togo : dynasties familiales déguisées en Républiques, elles ne sont pas mises au ban des nations et s’affichent de manière quasi incestueuse avec les dirigeants de la France, pays des droits de l’homme. Museveni est reçu à Washington et l’Ouganda est l’un des pays africains à avoir une coopération militaire directe avec les USA. Félix Tshisekedi dont le bilan en matière de gouvernance, de sécurité, de cohésion nationale et de lutte contre la corruption est un désastre est reçu pompeusement à Bruxelles, complimenté par la classe politique belge et embrassé par des chefs d’État qui font de beaux discours sur la démocratie, même si sa posture actuelle est plutôt celle d’un alignement sur les puissances occidentales. La liste des paradoxes est interminable.
Chaque fois que l’Occident serre la main d’un autocrate africain sur un tapis rouge, il envoie deux messages simultanés. D’abord, au peuple opprimé: « vos souffrances sont négociables. » Ensuite, aux autocrates en devenir: « le discours sur la démocratie est facultatif pourvu que vous soyez utiles. » C’est précisément cette ambivalence qui nourrit le sentiment antioccidental en Afrique, et qui ouvre grand la porte aux Russes et aux Chinois. Dans ce contexte, l’Occident contribue en partie à l’érosion de son système en affaiblissant sa propre crédibilité et il ne perd pas l’Afrique face à Moscou ou Pékin. Il se perd lui-même.
La réforme nécessaire n’est donc pas d’ordre stratégique ou militaire. Elle est d’ordre moral et politique. Elle consiste à se mettre résolument du côté des peuples — pas des gouvernements, pas des régimes, pas des « interlocuteurs stables » — et à conditionner les partenariats à des exigences réelles de gouvernance, de développement et de lutte contre la corruption. Ce n’est pas de l’idéalisme : c’est du réalisme stratégique de long terme. Un partenaire légitime est un partenaire durable.
Quand un gouvernement africain est réellement issu du peuple, quand il répond de ses actes devant lui, quand il investit dans l’éducation, la santé, les infrastructures, alors les arguments de la Chine et de la Russie ne trouvent plus de terreau. Ce sont des pays qui n’ont pas d’offre politique à faire : ils ont une offre commerciale. Elle n’est attractive que dans un vide de légitimité.
Conclusion: l’ordre qui vient sera construit sur des peuples, ou ne sera pas
Alain Juillet a raison : le monde de demain sera multipolaire, transactionnel, moins normatif. La loi du plus fort revient en force. Le multilatéralisme de l’après-1945 s’effrite. Ce diagnostic, il le partage avec beaucoup d’analystes sérieux.
Mais le constat de ce qui est ne dispense pas de réfléchir à ce qui devrait être — et surtout à ce qui est stratégiquement possible. L’Occident dispose encore d’un avantage que ni la Chine ni la Russie ne peuvent acheter : il est assis, malgré ses contradictions, sur des valeurs qui font écho dans les consciences individuelles à travers le monde entier. La liberté, la dignité, la sécurité, la possibilité de vivre sans avoir peur de son propre État : personne ne dit non à cela quand on lui demande sincèrement.
Le choix est donc simple, même s’il est politiquement difficile. Soit l’Occident continue de s’acoquiner avec les pires régimes pour des intérêts à court terme, et il continuera à perdre l’adhésion des peuples au profit d’alternatives qui ne valent pas mieux. Soit il choisit de se réformer en profondeur, de se mettre du côté des peuples plutôt que des autocrates, et il retrouvera une légitimité que nulle puissance économique ne peut fabriquer.
L’ordre international occidental n’est pas en train de mourir parce que des puissances émergentes contestent l’hégémonie américaine. Il est en train de mourir parce que trop de gens ont cessé de croire que cet ordre les concernait. Leur redonner cette croyance : voilà la seule réforme qui compte.
Joël Kandolo
Analyste en gouvernance africaine et militant des droits humains.
