Rodolphe VAN HÖVELL1
Depuis la révolution islamique de 1979, le régime iranien n’a cessé de renforcer sa présence et d’étendre son influence sur le continent africain dans divers domaines. Au cours de la dernière décennie, cette dynamique s’est encore intensifiée, notamment sous l’impulsion du président Raïssi (2021-2024)2. Ce déploiement de l’influence iranienne en Afrique revêt un caractère multidimensionnel, englobant les volets culturel, religieux, économique et sécuritaire. Cette présence iranienne s’appuie sur un ensemble de vecteurs d’accroissement d’influence, qu’ils soient conventionnels ou hybrides. La présente e‑Note a pour objectif de donner un aperçu synthétique des principaux axes de projection de l’Iran en Afrique.
Une approche multidimensionnelle
Sur les plans diplomatique et économique, l’Iran organise depuis 2023 des sommets Iran‑Afrique, qui rassemblent chaque année un nombre croissant de délégations africaines : ainsi, jusqu’à trente pays africains ont participé à l’édition d’avril 2025. Ce forum, piloté par Téhéran, vise avant tout à renforcer les relations économiques et diplomatiques entre l’Iran et le continent africain. Au cours des dernières éditions, les discussions ont porté principalement sur les secteurs miniers, agricole et sanitaire. Ces échanges ont conduit à plusieurs initiatives, notamment en 2025, lorsqu’un projet de création de fonds de développement Iran‑Afrique, doté de 2 milliards de dollars et destiné à soutenir ces domaines de coopération économique, a été annoncé3. Sur le plan commercial, les échanges entre l’Iran et l’Afrique sont historiquement restés modestes, en particulier par rapport à d’autres acteurs tels que l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et la Turquie. Une augmentation significative du volume des échanges a toutefois été observée ces dernières années, témoignant d’un renforcement progressif des relations économiques entre Téhéran et le continent africain4.
En 2024, l’Iran rejoignait officiellement le groupe des BRICS+5 aux cotés de plusieurs pays africains tels que l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie. C’est notamment dans le prolongement de ce forum que l’Iran a intensifié ses relations diplomatiques et militaires avec l’Afrique du Sud. Sur le plan militaire, les exercices navals Will for Peace, dirigés par la Chine le long des côtes sud‑africaines, ont de nouveau suscité une large couverture médiatique internationale en raison de la participation de la marine iranienne, invitée à prendre part à ces manoeuvres.6
D’un point de vue formel, l’Iran a conclu plusieurs accords de coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité avec de nombreux États africains. Récemment, cette dynamique s’est particulièrement accentuée au Sahel, dans le contexte de la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Après avoir rompu avec leurs partenaires occidentaux traditionnels dans la région – tels que la France –, l’Iran a proactivement approché ces trois pays dans le but de renforcer ses liens diplomatiques et militaires avec eux7. Ces rapprochements avec les pays de l’AES s’inscrivent aussi dans une stratégie fondée sur des accords de soutien sécuritaire pour protéger l’accès aux ressources naturelles abondantes dont les trois pays de l’AES disposent dans leurs sous-sols8. Au Niger, par exemple, plusieurs sources rapportaient dès 2024 que Téhéran était en négociation avec Niamey pour avoir accès à l’uranium, ressource stratégique pour le développement du programme nucléaire iranien9. Ou encore, en Guinée-Conakry, où Téhéran a pendant plusieurs années tenté d’accéder aux gisements de bauxite10.
Sur le plan industriel, l’Iran a mis en avant les opportunités offertes par son complexe militaro‑industriel, en particulier depuis l’utilisation avec succès de systèmes aériens sans pilote (UAS, unmanned aircraft systems) – ou drones – iraniens par la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine. Dans ce contexte, les ventes d’UAS iraniens ont constitué un vecteur majeur de rapprochement dans le cadre d’accords de partenariat conclus avec de nombreux États africains, au‑delà des pays de l’AES. En 2023 par exemple, l’Iran a signé des accords d’exportation d’UAS avec l’Ouganda11. En outre, entre 2020 et 2022, le pays a contourné l’embargo international sur les transferts d’armes à destination de l’Éthiopie, où fait rage une guerre civile opposant Addis‑Abeba au Front de libération du peuple du Tigré. L’approvisionnement en UAS iraniens de l’armée éthiopienne a été déterminant dans l’issue du conflit en faveur du gouvernement fédéral12.
Au cours des dernières décennies, Téhéran a également développé un réseau complexe de « sous-traitants » (ou proxies) à travers le continent africain. Dans la perspective d’accroître son influence sur la mer Rouge et ses détroits maritimes stratégiques, l’Iran a progressivement établi plusieurs alliances opaques avec diverses factions actives dans des contextes de crise ou de guerre civile. Au Yémen, le pays soutient notamment le mouvement Ansar Allah, plus connu sous le nom des Houthis, un mouvement chiite responsable, entre autres, de multiples attaques contre le commerce maritime en mer Rouge depuis 202313. L’implication iranienne au Yémen est particulièrement importante car elle constitue une tête de pont essentielle pour la projection de son influence vers la Corne de l’Afrique et le Soudan. Cette zone est cruciale pour le commerce maritime transitant par la mer Rouge et le golfe d’Aden, ainsi que pour les routes maritimes longeant les côtes somaliennes dans l’océan Indien.14
Au Soudan, l’Iran a été indirectement impliqué dans la guerre civile opposant l’armée soudanaise aux Forces de soutien rapide, notamment à travers la fourniture d’armes – principalement des UAS – à l’armée régulière. Téhéran est par ailleurs soupçonné de soutenir certaines milices islamistes affiliées à l’armée soudanaise, telles que la brigade Al‑Barā’ ibn Mālik ou le Mouvement pour la justice et l’égalité15.
En Somalie, les liens croissants entre les Houthis et al-Chabab suggèrent une volonté accrue de Téhéran de s’implanter indirectement dans la guerre civile somalienne16.
Les proxies de l’Iran ne se limitent pas aux régions bordant la mer Rouge ou la Corne de l’Afrique. Ainsi, une interférence indirecte de Téhéran est également observée dans le conflit au Sahara occidental, où les Gardiens de la Révolution auraient, par l’entremise du Hezbollah, apporté un soutien militaire au Front Polisario17 dans sa lutte pour l’indépendance de la République arabe sahraouie démocratique, contre les ambitions territoriales du Maroc.18 Dans le reste du continent africain, l’Iran a également eu recours à l’intermédiation de groupes hybrides, tels que le Hezbollah ou encore la Force al‑Qods19, pour cibler des intérêts et institutions occidentales dans plusieurs pays africains, notamment au Ghana, au Tchad et en République centrafricaine20.
Les ambitions iraniennes dans les pays bordant la mer Rouge et la Corne de l’Afrique s’inscrivent dans une stratégie visant à contrôler, ou du moins à pouvoir restreindre, le transit maritime à travers des détroits essentiels à l’économie mondiale. Le renforcement de la capacité de nuisance de Téhéran autour du détroit de Bab al‑Mandeb depuis le Soudan, le Yémen et la Corne de l’Afrique, ainsi qu’autour du canal de Suez via le Soudan et la bande de Gaza, sert à accroître son poids diplomatique sur la scène internationale. Au niveau régional, cette stratégie contribue aussi à contenir les États du Golfe, alliés des États‑Unis et rivaux de longue date du régime iranien.
Téhéran mise également sur les échanges culturels et académiques pour renforcer les liens informels – notamment culturels et religieux – qu’il entretient avec plusieurs pays africains. L’exemple le mieux documenté est celui des programmes d’échange et d’implantation menés par l’université Al‑Mustafa, basée à Qom en Iran. Cette institution dispose de campus dans dix‑sept pays africains et organise des séminaires dans une cinquantaine d’États du continent, notamment au Sénégal, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en République démocratique du Congo ou encore en Afrique du Sud. Le Nigéria constitue un cas d’étude particulièrement éclairant pour évaluer l’expansion des réseaux informels iraniens : dans ce pays qui abrite une importante communauté chiite, l’université Al‑Mustafa aurait ouvert au moins six succursales. (Du reste, selon plusieurs sources, il semblerait que le réseau universitaire d’Al‑Mustafa ait notamment servi de relais à la Force Al‑Qods pour établir et consolider des réseaux à travers l’Afrique.) Le Nigéria illustre également, de manière pertinente, l’approche de Téhéran auprès d’institutions non étatiques telles que le Mouvement islamique du Nigéria (MIN)21, dirigé par Ibraheem Zakzaky. Proche de Téhéran, ce mouvement est considéré comme un relais d’influence iranienne, pilotant indirectement un vaste réseau d’écoles, de services sociaux et de centres religieux à travers le pays.22
En Afrique de l’Ouest, Téhéran a également développé plusieurs canaux de communication destinés à promouvoir les valeurs de la République islamique. Parmi ceux‑ci figure la chaîne de télévision Hausa TV, diffusée en langue haoussa, qui bénéficie aujourd’hui d’une audience significative parmi les populations haoussa, principalement réparties entre le Nigéria et le Niger, mais également présentes dans d’autres pays de la région. Une autre institution transrégionale mobilisée pour diffuser l’idéologie du régime iranien est l’Organisation des relations et de la culture islamique, implantée dans plusieurs États du continent, notamment en Ouganda, au Zimbabwe et au Kenya.23
Plusieurs recherches indiquent que l’Iran s’appuie également sur ses proxies pour contourner les sanctions internationales qui lui sont imposées. Il a notamment été rapporté que certaines infrastructures portuaires dans le golfe de Guinée serviraient de plaques tournantes pour l’acheminement du pétrole iranien via une « flotte fantôme », en particulier à travers le Sierra Leone et le Liberia27. Par ailleurs, certaines régions de l’Afrique de l’Ouest constituent une source de revenus légaux et illégaux pour les proxies iraniens, principalement le Hezbollah, qui aurait développé des réseaux de trafics illicites en s’appuyant, entre autres, sur la présence de la diaspora libanaise28.
Des ambitions en Afrique avec leurs conséquences
L’ensemble des activités indirectes de l’Iran par le biais de ses proxies armés ou civils constitue un réel facteur d’instabilité pour des pays souvent déjà fragilisés socioéconomiquement et en crise politique. Dans la Corne de l’Afrique et le long de la mer Rouge, l’opposition récurrente entre l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se manifeste à travers l’interposition des proxies dans plusieurs crises régionales. Cette guerre hybride d’influence entre les pays du Golfe et l’Iran en Afrique du Nord‑Est fait peser un risque réel d’amplification de l’instabilité, notamment en favorisant le soutien à des groupes et milices extrémistes dans des zones déjà fragiles. Elle constitue par ailleurs une menace croissante pour le flanc sud de l’Arabie Saoudite, ainsi que pour la fluidité du commerce maritime dont dépend l’approvisionnement mondial en ressources énergétiques29. Une réflexion similaire peut être formulée concernant l’accroissement de l’influence diplomatique directe et indirecte de Téhéran au Sahel et en Afrique de l’Ouest, où l’action de ses réseaux culturels, combinée à un soutien accru aux juntes militaires de l’AES, pourrait également davantage devenir un facteur de déstabilisation pour ces États déjà fragiles.
En résumé, l’Afrique est progressivement devenue un continent clé pour l’Iran, tant pour sa survie économique que pour l’accroissement de son influence régionale autour de la Péninsule arabique et pour la consolidation de sa position dans les forums internationaux. Depuis 1979, Téhéran a ainsi adopté une approche multidimensionnelle — mêlant instruments formels et recours à des proxies — afin de s’implanter dans plusieurs pays africains et d’y étendre son influence. Comme l’illustrent les dynamiques observées dans la Corne de l’Afrique et au Sahel, l’Iran n’a pas hésité à exploiter des crises existantes pour intervenir (in)directement dans certains conflits, tout en cherchant à décrédibiliser les initiatives occidentales sur le continent. Toutefois, la campagne de frappes massives menée conjointement par les États‑Unis et Israël depuis fin février 2026 pourrait profondément altérer les relations entre le régime iranien et l’Afrique. Les répercussions de ce conflit pour le continent africain, ainsi que ses implications sur la politique régionale de Téhéran, feront l’objet d’une prochaine e‑Note.
2 Amin Naeni, « Iran’s renewed Africa policy: Raisi’s ambition and the perception of Western decline, » Middle East Institute, 31 juillet 2023, https://mei.edu/publication/irans-renewed-africa-policy-raisis-ambition-and-perception-western-decline/.
3 Ebrahim Fallahi, « Iran, Africa seek expansion of ties in a variety of areas, » Tehran Times, 28 avril 2026, https://www.tehrantimes.com/news/512357/Iran-Africa-seek-expansion-of-ties-in-a-variety-of-areas.
4 Nikolas Fischer, Eric Topona, et Mouhamadou Kane, « How the US-Israel war with Iran is reshaping Africa, » Deutsche Welle, 5 mars 2026, https://www.dw.com/en/how-the-us-israel-war-with-iran-is-reshaping-africa/a-76223689.
5 Les BRICS+ sont un groupe de dix pays (le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud, l’Iran, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Indonésie et l’Éthiopie) qui se réunissent en sommets annuels.
6 Ed Habershon et Natasha Booty, « US accuses South Africa military of ‘cosying up to Iran’, » BBC, 16 janvier 2026, https://www.bbc.com/news/articles/c8x95nk72k2o.
7 Giorgio Cafiero, « Iran Sees Potential Gain in Loss of Western Influence in the Sahel, » Stimson Center, 22 septembre 2023, https://www.stimson.org/2023/iran-sees-potential-gain-in-loss-of-western-influence-in-the-sahel/.
8 Francesco Salesio Schiavi, « Iran’s Quest for Influence in Africa, » NATO Defence College Foundation, 16 juin 2024, https://www.natofoundation.org/wp-content/uploads/2024/06/NDCF-Paper-Schiavi-Iran-rise-in-Africa-r.pdf.
9 Michael Gordon et al., « Niger Termination of U.S. Military Ties Followed Accusation of Iran Uranium Deal, » The Wall Street Journal, 17 mars 2024, https://www.wsj.com/world/africa/niger-once-key-u-s-counterterrorism-ally-ends-military-ties-7db66dbe.
10 « Teheran not alone in its fight for bauxite, » Africa Intelligence, 2 mai 2019, https://www.africaintelligence.com/west-africa/2019/02/05/teheran-not-alone-in-its-fight-for-bauxite,108343149-bre.
11 Abdeta Dribssa Beyene, « Will the conflict with Israel scupper Iran’s ambitions in Africa?, » The Africa Report, 20 juin 2025, https://www.theafricareport.com/386414/will-the-conflict-with-israel-scupper-irans-ambitions-in-africa/.
12 Alex Gatopoulos, « How armed drones may have helped turn the tide in Ethiopia’s war, » Al Jazeera, 10 décembre 2021, https://www.aljazeera.com/features/2021/12/10/how-armed-drones-may-have-helped-turn-tide-in-ethiopia-conflict.
13 Anahita Sabouri, « Red Sea Under Siege: Navigating Troubled Waters Through Houthi Storm, » e-Note (Institut Royal Supérieur de Défense), 3 avril 2025, https://www.defence-institute.be/publications/e-note/e-note-68/.
14 Federico Donelli, « Iran war fallout: risks for the Red Sea and the Horn of Africa, » The Conversation, 4 mars 2026, https://theconversation.com/iran-war-fallout-risks-for-the-red-sea-and-the-horn-of-africa-277512.
15 « Burhan’s Islamist Allies Endanger Rapprochement With US, » Africa Intelligence, 22 septembre 2025, https://www.africaintelligence.com/eastern-africa-and-the-horn/2025/09/22/burhan-s-islamist-allies-endanger-rapprochement-with-us,110524548-eve.
16 Ibrahim Jalal et Adnan al-Jabarni, « Dhows, Drones, and Dollars: Ansar Allah’s Expansion into Somalia, » Carnegie Endowment for International Peace, 14 mars 2025, https://carnegieendowment.org/russia-eurasia/research/2025/04/dhows-drones-and-dollars-ansar-allahs-expansion-into-somalia.
17 Un mouvement principalement soutenu par l’Algérie qui est elle-même alignée avec l’Iran dans plusieurs litiges internationaux, tels que le conflit israélo-palestinien.
18 Mathieu Olivier, « L’empire africain des ayatollahs, » Jeune Afrique, janvier 2026, 30-37.
19 La branche des opérations extérieures des Gardiens de la Révolution.
20 Con Coughlin, « Tehran sets up terror cells in Africa as Western sanctions bite, » The Telegraph, 24 juin 2019, https://www.telegraph.co.uk/news/2019/06/24/tehran-sets-terror-cells-africa-western-sanctions-bite/.
21 Depuis 2014, le MIN est considéré comme une organisation terroriste par les autorités nigérianes.
22 Mathieu Olivier, « L’empire africain des ayatollahs ».
23 « Iranian Military Branch Casts Shadow Across Continent, » Africa Defense Forum, 11 mars 2026, https://adf-magazine.com/2026/03/iranian-military-branch-casts-shadow-across-continent/.
27 Kelly Norways, Charlie Mitchell, et Max Lin, « Gulf of Guinea emerges as latest shadow tanker fleet hotspot for Iranian, Venezuelan activity, » S&P Global, 24 octobre 2024, https://www.spglobal.com/energy/en/news-research/latest-news/refined-products/102424-gulf-of-guinea-emerges-as-latest-shadow-tanker-fleet-hotspot-for-iranian-venezuelan-activity.
28 Guiseppe Gagliano, « Hezbollah in West Africa: Between Diaspora, Illicit Trafficking, and Geopolitics, » Osservatorio di politica internazionale e geopolitica, 16 décembre 2024, https://intelligencegeopolitica.it/hezbollah-in-west-africa-between-diaspora-illicit-trafficking-and-geopolitics/.
29 Michael Wilson, « A New Axis of Instability: Iran’s Africa Strategy and Gulf Security Risks, » Gulf Research Center, 15 septembre 2025, 8-9, https://www.grc.net/single-commentary/306.
