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RDC : les dangers d’un changement irréfléchi de la Constitution

Auteur : Jean-Jacques Wondo Omanyundu
Jean-Jacques Wondo et le président Félix Tshisekedi - Genève 2018
Une libre tribune de Jean-Jacques Wondo Omanyundu

De Joseph Kabila à Félix Tshisekedi : la RDC s’enlise dans une insécurité inquiétante

Entre 2015 et 2018, le président Joseph Kabila avait tenté de prolonger son maintien au pouvoir au-delà de ses mandats constitutionnels. Il s’était alors heurté à une forte résistance citoyenne, politique et patriotique. Une partie importante de la population avait exprimé sans ambiguïté son opposition à toute prolongation du pouvoir : « Kabila oyebela, mandat esili » (Kabila, sache que tes deux mandats sont épuisés). Malgré les tensions et les épisodes de répression, la République démocratique du Congo avait préservé l’essentiel de son unité territoriale, même si l’Est du pays demeurait confronté à des poches d’insécurité.

Aujourd’hui, la situation paraît autrement plus préoccupante. Sous la présidence de Félix Tshisekedi, la RDC est confrontée à une crise sécuritaire, politique et institutionnelle multidimensionnelle. Le pays connaît la persistance de la guerre à l’Est, la multiplication de foyers de violence dans plusieurs provinces et une fragilisation préoccupante de la cohésion nationale. Mais l’ouset du pays n’est pas du reste.

Dans le Kwango, issu du démantèlement de l’’ex-province du Bandandu, l’activisme armé des milices Mobondo constitue une menace persistante et, par sa proximité géographique avec Kinshasa, soulève des inquiétudes particulières, notamment auprès des voisins angolais et de la République du Cogo (Brazzaville). Dans plusieurs centres urbains, la criminalité violente et l’activisme de groupes organisés alimentent un climat d’insécurité. Au Katanga, notamment dans le Haut-Katanga et le Lualaba, les tensions autour de l’exploitation minière artisanale, les affrontements entre creuseurs et forces de l’ordre ainsi que les revendications locales entretiennent un climat de fragilité. À Lubumbashi, les mesures sécuritaires ponctuelles témoignent elles aussi d’une situation qui mérite une attention particulière.

Wewas, Forces du progrès et banalisation de la violence politique

À la crise sécuritaire dans les provinces s’ajoute une autre menace, moins spectaculaire mais tout aussi préoccupante : la banalisation de la violence politique dans les centres urbains.

À Kinshasa, les débats publics évoquent régulièrement le rôle des Wewas, les conducteurs de motos-taxis, dans les mobilisations et les affrontements politiques urbains. Il serait injuste de présenter l’ensemble des Wewas comme un groupe violent ou politiquement organisé. La grande majorité exerce simplement une activité économique indispensable à la mobilité de la population. Mais l’instrumentalisation politique de certains réseaux de jeunes, de motocyclistes ou de groupes de rue constitue une dérive qu’un État responsable devrait combattre avec fermeté.

La question des Forces du progrès est encore plus sensible. Cette milice armée du parti présidentiel, l’UDPS, se substitue progressivement aux forces de l’ordre, lorsqu’elle n’est pas encadrée par ces derniers, comme lors de la dernière marche de l’opposition en mai dernier, pour réprimer violemment les manifestants ou les contestataires du régime.

Cela pose une question fondamentale dans un Etat de droit : dans une République démocratique, aucune organisation politique ne devrait disposer de groupes de jeunes capables d’intimider, d’agresser ou de s’opposer physiquement à des adversaires politiques.

Lorsque des militants ou des groupes proches d’un parti sont mobilisés, et des preuves flagrantes existent, pour participer à des violences, des agressions, des occupations de sièges politiques ou des affrontements, la responsabilité première de l’État est de faire établir les faits par une enquête indépendante et de traduire les auteurs devant la justice. Des incidents récents à Kinshasa ont encore ravivé les accusations visant les Forces du progrès lors de la marche de l’opposition du 12 juin 2026[1].

Le danger est considérable : lorsque la frontière entre militant politique, groupe de rue et force de coercition devient floue, la démocratie elle-même est fragilisée. L’adversaire politique cesse alors d’être un concurrent avec lequel on débat pour devenir un ennemi qu’il faudrait neutraliser.

Cette logique est incompatible avec l’État de droit. Elle contribue à la militarisation de la vie politique et à la délégitimation progressive des institutions chargées d’assurer la sécurité et de maintenir l’ordre public. Elle crée également un précédent particulièrement dangereux : si chaque camp politique dispose demain de ses propres réseaux de coercition, la compétition électorale risque de se transformer en confrontation entre groupes rivaux.

De la fragmentation de l’autorité au risque de balkanisation

C’est précisément cette accumulation de fragilités qui doit nous interpeller sur le risque de balkanisation de la RDC.

La balkanisation ne commence pas nécessairement par une déclaration officielle d’indépendance. Elle peut commencer beaucoup plus silencieusement par la perte progressive du contrôle de l’État sur certains territoires, l’installation durable de groupes armés, l’émergence de pouvoirs locaux parallèles, la montée des revendications identitaires et la perte de confiance dans les institutions nationales. Plus récemment, au Sud-Kivu les « Wazalendo[2] » ont mis en place leur propre structure de police en parallèle avec la Police nationale congolaise.

L’expérience récente de l’Est de la RDC montre déjà les conséquences de cette fragmentation de l’autorité. La multiplication des groupes armés et le recours à des forces supplétives ont contribué à complexifier davantage le paysage sécuritaire. Des analyses ont notamment souligné les risques liés à l’utilisation de groupes armés locaux (Wazalendo) dans les opérations contre les rébellions[3].

Le danger serait de voir cette logique s’étendre progressivement à d’autres régions du pays : des territoires où l’État est contesté, des villes où la violence politique devient ordinaire, des provinces où les frustrations identitaires et économiques s’exacerbent, et des acteurs locaux qui finissent par considérer Kinshasa non plus comme le centre légitime de la République, mais comme une puissance extérieure ou hostile.

Dans un pays aussi vaste que la RDC, où les distances géographiques, les inégalités économiques et les fractures historiques sont importantes, l’affaiblissement du pouvoir central peut rapidement créer des dynamiques centrifuges.

C’est pourquoi le risque de balkanisation doit être pris au sérieux, non comme une fatalité, mais comme un risque politique qu’il faut empêcher avant qu’il ne devienne une réalité territoriale.

Dans ce contexte, provoquer une crise constitutionnelle autour d’un éventuel troisième mandat serait particulièrement irresponsable. Alors que le pays doit reconstruire son unité, professionnaliser son armée, restaurer l’autorité de l’État et pacifier la compétition politique, il serait dangereux d’ajouter à la crise sécuritaire une confrontation institutionnelle majeure.

La RDC n’a pas besoin de davantage de groupes de pression, de milices politiques présumées ou de réseaux de violence. Elle a besoin d’une armée républicaine, d’une police professionnelle, d’une justice indépendante et d’institutions capables de garantir à chaque citoyen que le pouvoir se conquiert par les urnes et se quitte dans le respect de la Constitution.

Car lorsqu’un État commence à perdre le monopole légitime de la violence, lorsque les partis politiques s’appuient sur des groupes de rue et lorsque certaines régions développent leurs propres centres de pouvoir, la question n’est plus seulement celle de la stabilité d’un régime : c’est l’intégrité même de la République qui est en jeu.

Ces foyers de violence, bien que différents par leur nature et leur origine, ont un point commun : ils contribuent à l’érosion progressive de l’autorité de l’État. Lorsqu’un État peine à assurer partout la sécurité, la justice, l’autorité de l’Etat et les services publics, des acteurs armés ou des structures informelles tendent à occuper l’espace laissé vacant.

À terme, cette dynamique peut favoriser :

  • l’affaiblissement du pouvoir central ;
  • l’autonomisation progressive d’acteurs armés ou politico-militaires locaux ;
  • la fragmentation de l’espace politique national ;
  • la montée des revendications identitaires et territoriales ;
  • les sécessions ;
  • et, dans le scénario le plus dangereux, la remise en cause de l’unité nationale.

La RDC ne peut donc se permettre d’ajouter une crise constitutionnelle majeure à une crise sécuritaire déjà profonde.

Une crise de confiance qui ne doit pas être sous-estimée

À la crise sécuritaire s’ajoute une crise politique et institutionnelle dont les racines plongent notamment dans les contestations et les controverses qui ont entouré les élections de 2018, aggravées par le chaos électoral de 2023. Au fil des années, la méfiance à l’égard des institutions s’est installée dans une grande partie de l’opinion publique, comme l’a démontré l’étude de recherche menée conjointement par l’institut congolais Ebuteli et le Groupe d’étude sur le Congo (GEC), en partenariat avec le bureau de sondage GeoPoll[4], tandis que la fragmentation du paysage politique a rendu plus difficile la construction d’un consensus national.

Or, lorsqu’une population doute de la capacité des institutions à garantir l’égalité devant la loi, la transparence électorale et l’alternance démocratique, chaque modification des règles du jeu institutionnel devient potentiellement explosive.

L’expérience congolaise montre également que le rétrécissement de l’espace politique peut contribuer à radicaliser certains acteurs. La trajectoire de responsables politiques et militaires ayant récemment rejoint des mouvements armés, particulièrement la rébellion du M23 ; illustre, à elle seule, les dangers d’un système dans lequel les mécanismes pacifiques de règlement des conflits politiques apparaissent insuffisants ou peu crédibles.

Il serait toutefois réducteur d’expliquer les conflits armés uniquement par la crise de légitimité politique. Les causes sont multiples : prédations économiques, rivalités régionales, ingérences extérieures, compétition pour les ressources, faiblesse institutionnelle et absence de contrôle effectif du territoire. Mais la fermeture de l’espace démocratique peut devenir un facteur aggravant toutes ces vulnérabilités.

La crise est aussi et surtout celle de la gouvernance

La crise congolaise ne se résume donc pas à une question électorale ou constitutionnelle. Elle renvoie à un problème plus profond de gouvernance.

Plusieurs faiblesses structurelles continuent de peser sur l’État :

  • la corruption et la prédation des ressources publiques ;
  • la concentration excessive du pouvoir ;
  • le népotisme et la politisation des institutions républicaines ;
  • les insuffisances en matière de justice et de redevabilité ;
  • la fragilisation de l’espace démocratique ;
  • le néo-patrimonialiseme, le clientélisme et les pratiques de favoritisme ;
  • ainsi que le recours excessif aux mécanismes répressifs face aux contestations politiques et sociales.

Dans un tel contexte, changer la Constitution pour permettre au pouvoir en place de prolonger son maintien aux affaires serait une erreur politique majeure.

Une Constitution n’est pas un simple instrument au service de ceux qui gouvernent. Elle constitue le cadre fondamental de la coexistence politique, de la limitation du pouvoir et de la protection des droits des citoyens. A cet effet, l’exposé des motifs de la L’exposé des motifs de la Constitution de la RDC (du 18 février 2006, modifié en 2011) est on ne peut plus clair. Il explique les raisons d’être du texte fondamental. Il vise à clore l’histoire des crises de légitimité et à fonder un État de droit stable, démocratique et uni.

La changer dans l’unique but, explicite ou implicite, de renouveler le mandat d’un dirigeant risquerait de transformer une réforme institutionnelle en crise de régime grave et irréversible comme sous Mobutu entre 1990 et 1997.

Le précédent de 2015-2018 devrait servir de retour d’expérience

L’histoire récente de la RDC offre un enseignement important : le peuple congolais est profondément attaché à l’ancrage progressif de la culture démocratique et au principe de l’alternance.

Entre 2015 et 2018, la volonté de prolonger le pouvoir avait provoqué une mobilisation politique et citoyenne considérable. Le slogan « Kabila oyebela, mandat esili » était devenu l’expression d’une exigence populaire : celle de voir les règles constitutionnelles respectées.

Aujourd’hui, alors que le pays est beaucoup plus fragilisé sur les plans sécuritaire, économique et institutionnel, il serait particulièrement imprudent de reproduire une situation susceptible de provoquer une nouvelle confrontation entre le pouvoir et la population.

Un changement constitutionnel perçu comme destinée à permettre au président Tshisekedi de briguer un nouveau mandat pourrait provoquer une réaction populaire massive, exacerber les tensions existantes et offrir un terreau supplémentaire aux discours radicaux et incendiaires.

Dans un pays déjà confronté à plusieurs foyers de violence, personne ne peut raisonnablement souhaiter l’ouverture d’un nouveau front de confrontation politique.

Le véritable enjeu : préserver la République et éviter le chaos

Félix Tshisekedi devrait donc mesurer la portée historique des choix qui s’offrent à lui. Le véritable enjeu n’est pas de savoir comment rester au pouvoir, mais comment laisser une République plus forte que celle que l’on a trouvée en arrivant au pouvoir.

Le meilleur héritage politique d’un président n’est pas le nombre d’années passées à la tête de l’État. C’est la qualité des institutions qu’il laisse derrière lui, la solidité de la démocratie, la paix civile et la capacité de son pays à organiser une alternance pacifique.

C’est pourquoi, au lieu de consacrer son énergie à un éventuel changement de la Constitution susceptible d’exacerber les tensions, le président Tshisekedi devrait concentrer son action sur les priorités essentielles : rétablir la sécurité, renforcer l’État de droit, améliorer les conditions de vie des Congolais, lutter contre la corruption, restaurer la confiance dans les institutions et garantir un processus électoral crédible.

Il lui appartient surtout de préparer, en temps voulu, une nouvelle alternance pacifique et démocratique.

Il y a une vie après le pouvoir

Quitter le pouvoir dans le respect de la Constitution, après avoir organisé une passation pacifique et transparente, pourrait constituer l’un des actes les plus importants de son héritage politique. À l’inverse, s’accrocher au pouvoir au prix d’un changement irréfléchi de la constitution controversée risquerait de compromettre non seulement son bilan, mais également la stabilité d’un pays déjà profondément vulnérable.

Ne pas jouer avec le feu

Le projet d’un troisième mandat, s’il devait être recherché par un changement de la Constitution, ne serait donc pas une simple question juridique. Il poserait une question fondamentale : les règles de la République s’imposent-elles aux gouvernants, ou peuvent-elles être modifiées au gré de leurs intérêts et désirs politiques ?

La réponse devrait être sans ambiguïté

La Constitution doit protéger la République contre la personnification du pouvoir, et non servir à la renforcer. La démocratie congolaise ne peut être durable que si les institutions sont plus fortes que les individus et si l’alternance est considérée comme une composante normale de la vie politique.

Les signes de mécontentement perceptibles dans la société doivent être pris au sérieux. Ils ne constituent pas nécessairement une condamnation définitive du pouvoir, mais ils rappellent une évidence qu’il n’est jamais trop tard pour renoncer à une voie qui pourrait conduire le pays dans une impasse.

Dans une RDC confrontée à la guerre, à l’extrême pauvreté[5], à la corruption et à la fragmentation de l’autorité publique, la priorité devrait être de rassembler le pays, restaurer la confiance et consolider la République, plutôt que d’ouvrir une bataille constitutionnelle dont personne ne peut garantir l’issue.

Le Congo a besoin d’un pouvoir qui accepte de partir pour que la République puisse continuer à vivre.

Respecter la Constitution, préparer l’alternance et quitter le pouvoir dans la dignité ne sont pas des signes de faiblesse. Ce sont, au contraire, des actes de responsabilité patriotique.

Le dialogue inclusif comme piste de sortie de crise

Face à cette accumulation de tensions, le dialogue inclusif demeure l’une des rares voies susceptibles d’éviter une confrontation politique et militaire majeure. Il ne devrait toutefois pas être conçu comme un simple arrangement entre les élites ou comme un moyen de prolonger le pouvoir, mais comme un espace véritablement national réunissant les forces politiques, sociales et armées, les confessions religieuses, les représentants des provinces et les autres composantes de la société congolaise.

Un tel dialogue devrait permettre d’aborder, sans tabou, les questions qui alimentent la crise : la sécurité, l’intégrité territoriale, les réformes institutionnelles, la crédibilité du processus électoral, le respect de la Constitution, la gouvernance et les conditions d’une alternance pacifique pérenne.

Dans une République confrontée à autant de fractures, le dialogue n’est pas un signe de faiblesse. C’est une preuve de responsabilité politique. Mieux vaut rechercher un compromis national autour d’une table que laisser les frustrations se transformer en affrontements dans la rue ou sur les champs de bataille.

La RDC a besoin d’un véritable pacte républicain et citoyen permettant de restaurer la confiance, de préserver l’unité nationale et de garantir que les changements institutionnels procèdent d’un consensus démocratique, et non d’un diktat imposé par le rapport de force, comme ce fut malheureusement le cas à plusieurs moments charnières de son histoire, notamment en 1960, 1965, 1997 et 2001.


Jean-Jacques Wondo Omanyundu
Analyste des questions politiques et sécuritaires

Références

[1] https://www.africanewsrdc.net/featured/marche-opposition-force-du-progres-terreur-autorisee/.

[2] Le terme “Wazalendo” (qui signifie patriotes) n’est pas un groupe unique, mais une coalition informelle et un ensemble hétérogène de combattants et groupes armés locaux opérant aux côtés des FARDC. Ces jeunes, organisés en milices d’autodéfense, se considèrent comme des « patriotes » dont la mission est de défendre leurs communautés/territoires contre « l’agression rwandaise et les rebelles du M23 ».

[3] Notre intervention : « Les Wazalendo, une opportunité de défense ou une menace sécuritaire ? » au séminaire scientifique organisé par l’Institut d’Egmont (Institut royal des relations internationales basé en Belgique), en collaboration avec l’IPIS : L’émergence des Wazalendo au Nord-Kivu. Forces patriotiques ou boîte de Pandore ? – 30 avril 2026.

[4] Selon les résultats de cette étude : près de 60% de répondants estiment que la RDC va dans la mauvaise direction. Plusieurs institutions politiques et secteurs sont jugés sévèrement : la situation économique, les libertés publiques ou encore la sécurité continuent d’inquiéter. https://www.ebuteli.org/publications/podcasts/dirigeants-relativement-bien-percus-institutions-severement-jugees-comprendre-le-paradoxe-congolais.

[5] La RDC occupe désormais la première place mondiale en matière de pauvreté extrême. Selon le dernier rapport de la Banque mondiale, publié en octobre 2025,  85,3% de congolais vivent avec moins de 3 $ par jour.

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