POLITIQUE | 12-10-2026 14:09
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RDC : Le judo politique de Joseph Kabila face au pouvoir de Félix Tshisekedi

Auteur : Joël Kandolo Owawa

Comment l’ancien président retourne contre le pouvoir ses propres fragilités


Tribune de Joël Kandolo Owawa

Le dernier discours de Joseph Kabila ne réhabilite ni son bilan ni ses années de pouvoir. Sa force réside ailleurs : en cinq mouvements, l’ancien président exploite les contradictions du régime de Félix Tshisekedi sur la Constitution, la cohésion nationale, la gouvernance, le dialogue inclusif et la continuité de l’État. Une démonstration de judo politique, où le poids de l’adversaire devient l’instrument de sa propre déstabilisation.


Après dix-huit années au pouvoir, un bilan largement contesté et une alternance de 2019 dont les conditions continuent d’alimenter le débat, Joseph Kabila demeure une figure profondément controversée de la vie politique congolaise. Condamné à mort par la justice militaire congolaise et accusé par les autorités de soutenir l’AFC/M23, l’ancien président vient pourtant de prononcer un discours dont l’architecture politique mérite d’être examinée au-delà de la personnalité de son auteur.

L’objectif de cette analyse n’est ni de réhabiliter Joseph Kabila ni de minimiser les critiques qui pèsent sur son bilan. Il s’agit de comprendre l’efficacité d’une stratégie qui s’apparente au judo politique : utiliser le poids, les contradictions et les vulnérabilités de l’adversaire pour les retourner contre lui.

Son discours repose sur cinq terrains : la Constitution, la cohésion nationale, la gouvernance, le dialogue inclusif et la continuité de l’État dans les relations internationales. Ces thèmes ne sont pas choisis au hasard. Ils correspondent aux zones de fragilité sur lesquelles le pouvoir de Félix Tshisekedi est aujourd’hui le plus contesté. La force du discours réside moins dans la nouveauté des accusations que dans leur agencement en un réquisitoire cohérent.

Une stratégie construite, non une réaction improvisée

Cette prise de parole s’inscrit dans un repositionnement amorcé depuis mai 2025 et prolongé par plusieurs initiatives politiques, dont les conclaves de Nairobi, la structuration du mouvement « Sauvons la RDC » et les prises de position contre une éventuelle révision constitutionnelle. Le discours d’octobre 2026 apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une séquence politique préparée, et non comme une réaction de circonstance.

En se plaçant sur des principes que le pouvoir revendique lui-même – légalité constitutionnelle, unité nationale, bonne gouvernance, dialogue et respect des engagements de l’État -, Joseph Kabila impose à son adversaire un débat difficile. Toute réponse exige des faits, des résultats et une cohérence que la simple communication politique ne suffit pas à établir.

1. La Constitution : contraindre le pouvoir à répondre à ses propres ambiguïtés

La question constitutionnelle constitue le terrain le plus sensible. Joseph Kabila accuse Félix Tshisekedi et sa majorité de vouloir remettre en cause le pacte républicain issu de Sun City et de préparer, directement ou indirectement, une prolongation du pouvoir au-delà de 2028.

Cette accusation est politiquement efficace parce qu’elle s’appuie sur un climat de suspicion déjà installé : reprise du débat sur la loi référendaire, consultations autour d’une éventuelle révision de la Constitution et campagnes publiques favorables à un changement constitutionnel. Ces éléments ne prouvent pas, à eux seuls, l’existence d’un projet de maintien au pouvoir. Ils donnent néanmoins à l’opposition suffisamment de matière pour entretenir le doute.

Le mouvement C64, mobilisé autour de la défense de l’article 64, illustre l’existence de cette inquiétude au-delà du seul camp kabiliste, même si l’opposition demeure fragmentée et peine encore à définir une stratégie commune. Joseph Kabila récupère ainsi une dynamique qu’il n’a pas créée et l’intègre à son propre récit. C’est ici que la métaphore du judo prend tout son sens : une mobilisation préexistante devient son levier politique.

Pour neutraliser cet argument, le pouvoir devrait dissiper les ambiguïtés par des engagements clairs, une méthode transparente et un consensus politique suffisamment large. À défaut, chaque initiative institutionnelle continuera d’être interprétée à travers le prisme de la pérennisation du pouvoir.

2. La cohésion nationale : exploiter des fractures devenues visibles

Joseph Kabila décrit un pays dont la cohésion nationale aurait été fragilisée par le tribalisme, le népotisme, les discriminations et la stigmatisation de certaines communautés. La gravité de ces accusations impose de distinguer les faits établis, les perceptions collectives et l’interprétation politique qu’en propose l’ancien président.

Les arrestations de plusieurs officiers originaires de l’espace katangais, les tensions persistantes au Katanga et le sentiment de marginalisation exprimé par certains groupes ont nourri l’idée d’un ciblage communautaire. Le fondement juridique de chaque procédure doit être apprécié individuellement. Sur le plan politique, cependant, l’accumulation de ces épisodes a créé une perception que les autorités n’ont pas suffisamment dissipée par la transparence, l’équilibre des nominations et un discours national rassembleur.

Joseph Kabila ne crée donc pas ces tensions à partir de rien. Il les rassemble, les amplifie et les présente comme les symptômes d’une même dérive. Pour lui répondre efficacement, le pouvoir devrait opposer des éléments vérifiables : représentativité dans les nominations, équilibre territorial, impartialité des procédures et politiques concrètes d’inclusion. Sans démonstration convaincante, l’accusation conserve une forte capacité de mobilisation.

3. La gouvernance : le terrain où la riposte est la plus difficile

La critique de la corruption et de la mauvaise gouvernance constitue probablement l’axe le plus dangereux pour le pouvoir. Elle intervient alors que les partenariats internationaux conclus par la RDC accordent une place croissante à la transparence, à la gestion des ressources et à la responsabilité publique.

Joseph Kabila peut s’appuyer sur une succession de controverses : dépassements budgétaires à la présidence, soupçons de détournements dans le secteur de la défense, procès des forages et accusations visant des personnes présentées comme proches du pouvoir. Une plainte déposée en Belgique en juillet 2025 par un collectif d’ONG et d’anciens responsables de la Gécamines a également mis en cause plusieurs membres de la famille présidentielle. À ce stade, ces éléments doivent être présentés comme des allégations ou des procédures en cours, et non comme des culpabilités juridiquement établies.

L’efficacité du discours ne dépend toutefois pas uniquement de l’issue judiciaire de chaque affaire. Elle repose sur leur accumulation et sur l’impression d’impunité qu’elles peuvent produire dans l’opinion. Lorsque les enquêtes paraissent incomplètes, sélectives ou insuffisamment transparentes, le soupçon politique prospère, même en l’absence de condamnation définitive.

La contradiction est alors redoutable : un pouvoir qui présente la bonne gouvernance comme une garantie offerte aux partenaires internationaux doit également être capable d’en démontrer les effets devant ses propres citoyens. Sur ce terrain, la communication ne peut remplacer ni la publication des faits, ni l’indépendance de la justice, ni la reddition des comptes.

4. Le dialogue inclusif : contester le processus plutôt que le principe

Joseph Kabila ne rejette pas le dialogue national. Il conteste la sincérité et le format du processus envisagé par le pouvoir, qu’il présente comme un mécanisme de cooptation plutôt que comme un véritable cadre de sortie de crise.

Cette critique est habile : elle lui permet de se présenter comme favorable à la paix et à la concertation, tout en faisant porter au gouvernement la responsabilité de prouver l’impartialité du dispositif. L’indépendance de la médiation, l’inclusivité des participants, l’absence de conditions unilatérales et la transparence de l’ordre du jour deviennent alors les critères d’évaluation du processus.

La CENCO et l’ECC disposent d’une autorité morale susceptible de renforcer la crédibilité d’une médiation. Mais leur simple présence ne suffirait pas si le cadre, les participants et les conclusions restaient contrôlés par une seule partie. Un dialogue perçu comme fermé ou instrumentalisé produirait l’effet inverse de celui recherché : il légitimerait la critique de Joseph Kabila et renforcerait ceux qui dénoncent une concertation de façade.

5. La continuité de l’État : un message destiné autant à Washington qu’à Kinshasa

Le passage le plus sophistiqué du discours concerne la continuité de l’État. En rappelant que les accords internationaux engagent les États plutôt que les régimes qui les signent, Joseph Kabila adresse un double message.

Au pouvoir congolais, il signifie que les partenariats stratégiques, notamment dans le domaine des minerais critiques, ne garantissent pas un soutien politique indéfectible à une équipe dirigeante. Aux partenaires américains, il affirme que leurs intérêts économiques et stratégiques pourraient survivre à une alternance à Kinshasa.

L’objectif est clair : dissocier la stabilité des engagements internationaux de la survie politique du régime actuel. Autrement dit, Joseph Kabila cherche à convaincre les partenaires étrangers qu’un changement de pouvoir ne menacerait pas nécessairement leurs intérêts. Cette formulation vise moins à contester les accords qu’à affaiblir l’idée selon laquelle ceux-ci protégeraient durablement le pouvoir en place.

La manœuvre est subtile, car elle déplace le débat du terrain congolais vers celui de la perception internationale du risque. Si les partenaires extérieurs commencent à distinguer la continuité de leurs intérêts de celle du régime, le calcul politique de Kinshasa s’en trouve modifié.

La réponse de Patrick Muyaya : une riposte surtout personnelle

La première réaction publique de Patrick Muyaya s’est principalement concentrée sur la personne de Joseph Kabila, présenté comme un « homme du passé » associé à des méthodes antidémocratiques et au chaos. Cette stratégie peut mobiliser les partisans du pouvoir et rappeler le passif de l’ancien président. Elle répond toutefois peu aux cinq axes de fond développés dans son discours.

Sur le plan de la bataille narrative, cette faiblesse est importante. Lorsqu’un pouvoir répond essentiellement par la disqualification personnelle, il laisse à son adversaire la possibilité de prétendre que ses arguments sont sans réponse. Une riposte plus efficace devrait combiner le rappel critique du bilan de Joseph Kabila avec des réponses factuelles sur la Constitution, l’inclusion, la gouvernance, le dialogue et les partenariats internationaux.

Conclusion : l’adversaire armé par les faiblesses du pouvoir

Joseph Kabila reste comptable d’un bilan lourdement contesté. Ses dix-huit années au pouvoir, l’appauvrissement persistant d’une grande partie de la population et les controverses entourant l’alternance de 2019 interdisent toute lecture complaisante de son retour sur la scène politique.

Pourtant, c’est aujourd’hui lui qui tente d’occuper le terrain de la légalité constitutionnelle, de la cohésion nationale, de la bonne gouvernance, du dialogue inclusif et de la continuité de l’État. Ces espaces auraient dû constituer les points forts naturels du pouvoir en place. Ils sont devenus ses zones de vulnérabilité.

La puissance du discours ne s’explique donc pas seulement par l’habileté tactique de Joseph Kabila. Elle tient surtout à l’accumulation des contradictions, des soupçons et des erreurs de gouvernance qui lui offrent sa matière politique.

Un pouvoir qui rassure sur le respect de la Constitution réduit la portée de l’accusation de dérive institutionnelle. Un pouvoir qui garantit l’inclusion prive ses adversaires du levier identitaire. Un pouvoir transparent affaiblit les procès en corruption. Un dialogue réellement équilibré neutralise l’accusation de manipulation. Enfin, un État politiquement stable n’a pas à redouter que ses partenaires envisagent sereinement l’alternance.

Chaque faiblesse du pouvoir est ainsi devenue un terrain d’attaque ; chaque terrain, un argument ; et l’ensemble, un réquisitoire politique cohérent. Félix Tshisekedi et son camp ont offert à Joseph Kabila – comme à d’autres opposants – des armes d’une redoutable efficacité, non parce que l’ancien président serait soudain devenu irréprochable, mais parce que le régime actuel peine à convaincre sur les principes qu’il affirme défendre.

Dans le judo politique comme dans les arts martiaux, ce n’est pas toujours le plus fort qui l’emporte. C’est souvent celui qui sait le mieux retourner contre son adversaire le poids de ses propres déséquilibres.

Joel Kandolo Owawa

Références éditoriales

• TV5MONDE, 9 octobre 2026 : « La RD Congo est en péril » : ce qu’a dit Joseph Kabila dans un discours contre le pouvoir de Félix Tshisekedi.

• Actualite.cd, 10 octobre 2026 : RDC : Kabila fustige « l’entêtement » de Tshisekedi à vouloir changer la Constitution.

• Actualite.cd, 11 octobre 2026 : Kabila à Tshisekedi sur le partenariat stratégique avec les États-Unis : continuité de l’État et non

pérennité des régimes.

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