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RDC : Félix Tshisekedi: l’heure de rendre des comptes a-t-elle sonné ?

Auteur : Hubert Leclercq Initialement publié dans afrique.lalibre.be

Opinions Par Joël Kandolo

La semaine du 9 au 14 octobre 2026 restera comme l’une des plus dévastatrices pour le régime de Félix Tshisekedi. En cinq jours, trois coups ont été portés deux depuis Goma, un depuis Bruxelles par des acteurs qui n’ont pas nécessairement coordonné leurs actions mais dont les effets se renforcent mutuellement avec une redoutable efficacité. Le premier et le deuxième étaient politique et militaire depuis Goma, le troisième était judiciaire depuis….Bruxelles! Ensemble, ils dessinent une convergence que le régime n’avait pas anticipée ou qu’il avait choisi d’ignorer.

Le 9 octobre: Kabila pose le cadre

Tout commence par un discours. Le 9 octobre 2026, Joseph Kabila prend la parole publiquement après seize mois de silence relatif. Son message est structuré en cinq axes: la constitution, la cohésion nationale, la gouvernance, le dialogue inclusif et la continuité de l’État face aux partenaires internationaux. Cinq terrains précisément choisis parce qu’ils correspondent aux zones de fragilité les plus documentées du régime Tshisekedi.

Ce qui frappe rétrospectivement, c’est la phrase finale du discours « Je partagerai avec notre peuple dans les heures, jours ou semaines à venir, ma conviction sur ce que nous devons entreprendre ensemble. » Kabila ne concluait pas. Il annonçait et livrait une information que personne(surtout le camp du régime) n’avait lue correctement ce soir-là: quelque chose était déjà prêt derrière les mots.

Le 12 octobre: Kabila passe à l’action

Trois jours après le discours, Joseph Kabila se présente à Goma pour signer l’acte de naissance du Front pour la Refondation de la Nation. La structure est politico-militaire. Sa direction comprend Corneille Nangaa l’ancien président de la CENI qui a certifié les résultats de 2018 dont Tshisekedi a bénéficié, Bertrand Bisimwa, chef politique historique du M23, et Sultani Makenga comme chef d’état-major. Le choix de Goma n’est pas anodin ; c’est un territoire congolais et de ce fait aucun pays étranger ne peut être accusé d’héberger le mouvement.

Sous contrôle AFC/M23 la convergence politico-militaire est géographiquement consommée. Symbole historique de la résistance à Kinshasa le signal est compris par les populations de l’Est, du Katanga ainsi qu’à travers toute la république. Le timing sur la sortie de du Front pour la refondation nationale n’est pas le fruit du hasard. Sur le plan intérieur, le débat sur la loi référendaire vient d’être relancé, le dialogue proposé par Kinshasa est perçu par l’opposition comme un cadre taillé sur mesure pour le pouvoir, et la tension politique intérieure est à son paroxysme.

Sur le plan extérieur, les midterms américains de novembre absorbent l’attention de Washington et réduisent mécaniquement la capacité de réaction de la Maison Blanche sur les dossiers africains. Kabila n’a pas agi uniquement parce que les midterms approchent mais il a agi parce que tout s’est aligné: les contradictions assumées du régime, le momentum politique intérieur et une fenêtre internationale favorable.

Le 14 octobre: La justice belge frappe

Deux jours après la fondation du FRN, plusieurs dizaines de policiers belges mènent des perquisitions simultanées à Bruxelles, dans le Brabant wallon et dans le Brabant flamand. L’opération est confirmée par le parquet fédéral dans le cadre d’une instruction judiciaire ouverte du chef de blanchiment à la suite de la plainte déposée en juillet 2025 par un collectif d’ONG katangaises et d’anciens dirigeants de la Gécamines contre neuf membres de l’entourage familial du président Tshisekedi. L’avocat Bernard Maingain, à l’origine de la plainte, déclare que « la recherche de la vérité est en marche ».

Des informations relayées par le site Congo confidentiel évoquent près de deux millions d’euros en espèces, des véhicules et objets de valeur saisis ainsi que cinq propriétés placées sous scellés. Le parquet fédéral refuse de détailler, invoquant le secret de l’instruction et la présomption d’innocence. Aucune responsabilité pénale n’est établie à ce stade car les perquisitions sont des actes d’enquête, pas des condamnations.

L’opération intervient moins d’un mois après un séjour présidentiel à Bruxelles où Tshisekedi avait rencontré le vice-Premier ministre Maxime Prévot et s’était rendu à l’inauguration d’un restaurant décrit comme appartenant à un cousin. Selon des informations toujours évoquées par le site Congo confidentiel, le président aurait personnellement contacté Prévot après les perquisitions pour obtenir une intervention. Une démarche qui, si elle était confirmée, illustrerait une incompréhension fondamentale du fonctionnement d’un État de droit en Belgique, l’article 151 de la Constitution dispose que les juges sont indépendants dans l’exercice de leurs compétences juridictionnelles. Aucun ministre ne peut ordonner à un juge d’instruction d’annuler une perquisition pour satisfaire une demande diplomatique.

L’histoire enseigne une leçon que les régimes autoritaires refusent d’entendre: toutes les dictatures connaissent ces prémisses avant leur fin. On l’a vu avec Mobutu, dont la fortune immobilière belge avait fini par attirer l’attention des juridictions belges en décembre 1988, provoquant une crise diplomatique avant que les décisions ne soient contestées et levées. L’histoire se répète, avec la même arrogance et la même incompréhension par les autorités congolaises de ce qu’est un État de droit.

Car c’est là que réside la question la plus troublante de toute cette affaire. Félix Tshisekedi a vécu plus de trente ans en Belgique avec sa famille dont la grande majorité possède la nationalité belge. Il connaît ce pays, ses institutions, son fonctionnement. Il sait que la séparation des pouvoirs n’est pas en Belgique une formule constitutionnelle vague mais un principe sacré et effectif.

Et pourtant ! Comment un homme qui a vécu trente ans en Belgique, dont lui-même ainsi que la grande majorité des membres de sa famille bénéficiaient de l’aide sociale avant son accession au pouvoir en 2019, a-t-il pu imaginer qu’un enrichissement aussi vertigineux, aussi soudain, aussi insolent dans un pays où le fisc et la justice suivent les flux financiers avec minutie, pourrait passer éternellement inaperçu ? La plainte des ONG katangaises n’a fait qu’accélérer ce que le temps et les montants en jeu auraient de toute façon fini par produire.

Du côté congolais, la lecture sera différente et prévisible. Dans une culture politique où la séparation des pouvoirs est une variable d’ajustement plutôt qu’un principe constitutionnel effectif, il paraîtra anormal et hostile que la justice d’un pays étranger s’immisce dans la vie privée de la famille d’un chef d’État en exercice. Cette incompréhension fondamentale des deux systèmes est précisément ce qui va empoisonner durablement les relations diplomatiques entre Bruxelles et Kinshasa sans que ni l’un ni l’autre camp ne puisse véritablement avoir tort dans sa propre logique.

Ces trois événements le discours du 9, le FRN du 12, les perquisitions du 14 ne sont pas nécessairement coordonnés. Mais leurs effets se renforcent mutuellement avec une logique implacable.

Les probables objectifs militaires immédiats du FRN : une question de crédibilité 

Lors d’une de ses interviews, rejetant toute collusion avec le M23, Kabila avait déclaré que s’il en était le chef, les choses ne seraient pas pareilles. Maintenant qu’il a pris les commandes sous bannière FRN, la question de crédibilité se pose avec une acuité immédiate : pour que cette déclaration ne reste pas un mot en l’air, des avancées sur le terrain des opérations s’imposent.

La trajectoire militaire du FRN devrait suivre une logique mais rien n’est encore joué car le premier test sera Uvira; ville lacustre du Sud-Kivu, l’AFC/M23 l’avait prise en décembre 2025 avant d’être contrainte de battre en retraite sous pression américaine en janvier 2026. Une reconquête d’Uvira sous bannière FRN constituerait bien plus qu’une victoire territoriale. Ce serait un test de paradigme. La question n’est pas militaire mais elle est diplomatique: Washington va-t-il réagir avec la même fermeté qu’en janvier 2026? Si les États-Unis ferment les yeux ou se contentent d’une condamnation de façade le signal sera sans ambiguïté. Ce silence vaudrait quitus et si ce quitus est accordé, il y a fort à parier que l’avancée du FRN continuera sans s’exposer au courroux américain qui avait jusqu’ici constitué le principal frein à toute offensive de grande envergure.

La suite de la trajectoire n’est pas certaine mais elle est lisible; Kalemie dans le Tanganyika, bastion historique de la famille Kabila. Puis Kolwezi et Lubumbashi et Manono qui l’un des plus importants gisements de lithium au monde se trouve précisément dans cette trajectoire. Kabila y sera accueilli à bras ouverts par une population qui a vécu sous Tshisekedi avec le sentiment documenté d’un mépris et d’une marginalisation systématique.

La ville de Kisangani mérite également attention. Centre de commandement opérationnel des FARDC avec ses drones et ses mercenaires elle constitue un verrou stratégique dont la chute ouvrirait simultanément les fronts vers Kindu, le Bandundu et l’Équateur. Une ville symbolique dont la prise signifierait, au-delà du terrain, un basculement psychologique et militaire capital.

Notons que en mai 1997, Mobutu n’a pas attendu la prise de Kinshasa pour fuir; il était parti bien avant. Quand Lubumbashi était tombée aux mains de l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila, tout était fini ou presque. La capitale ne s’est pas défendue elle s’est rendue à un pouvoir qui avait déjà gagné la bataille psychologique et territoriale dans l’arrière-pays. Si Lubumbashi tombe aux mains du FRN l’histoire pourrait se répéter.

Ce scénario ne présuppose pas l’inaction de Kinshasa.

Le gouvernement Tshisekedi dispose encore de leviers et il serait analytiquement malhonnête de ne pas les nommer.

Sur le plan médiatique d’abord: une campagne tous azimuts est probable réseaux sociaux, points de presse, communicateurs du régime, communiqués des cercles de soutien à Kinshasa. Elle n’aura pas de cible géographique précise, mais exploitera un fait structurel : la méconnaissance des enjeux de l’Est par une large partie de l’opinion congolaise et de la diaspora. C’est sur ce terrain c’est-à-dire celui de la narration que le gouvernement dispose encore d’une marge réelle. Présenter le FRN comme une pure création rwandaise, dénier à Kabila toute légitimité politique propre, saturer l’espace informationnel avant que le récit adverse ne s’installe : voilà la bataille que Kinshasa peut encore mener, même si elle perd sur le terrain militaire.

Sur le plan militaire ensuite: le recours à des mercenaires, adossés aux FARDC, reste une option mais une option qui a déjà démontré ses limites jusqu’à présent car malgré l’apport de contractuels étrangers, des forces d’autodéfense comme les Wazalendo, et la présence des FDLR tous aux cotes des FARDC, les forces gouvernementales ne sont jamais parvenues à reprendre un seul mètre carré des territoires tombés aux mains des rebelles. Rien n’indique que l’équation serait différente cette fois.

Enfin, sur le plan international: la marge diplomatique de Kinshasa s’est considérablement réduite. Le gouvernement Tshisekedi a progressivement épuisé le capital de bonne volonté de la sous-région. L’Angola, qui s’était investi dans une médiation sérieuse, a essuyé des multiples voltefaces de la part de Kinshasa. La communauté internationale quant à elle n’a jamais cessé de réclamer un dialogue inclusif cependant Kinshasa a préféré organiser le sien, sur mesure, au format qui lui convenait.

Résultat : à l’heure où le rapport de force se dégrade, il ne reste au gouvernement, à l’heure actuelle, qu’un seul soutien régional assumé — le Burundi — et un levier financier : les agences de lobbying occidentales, auxquelles des ressources pourraient être mobilisées pour tenter de remodeler la perception du conflit à Bruxelles, Paris et Washington. L’argent, dans ce type de guerre de narratifs, reste une arme — mais une arme qui ne compense pas l’isolement politique.

La question n’est donc pas de savoir si Kinshasa va réagir mais c’est de savoir si ces leviers seront suffisants face à un acteur qui semble, cette fois, avoir préparé son entrée autrement que lors des cycles précédents.

L’heure a-t-elle réellement sonné ?

La réponse honnête est pas encore! Mais la marge se réduit à une vitesse que le régime n’avait pas anticipée. Le FRN dans sa composition actuelle ne semble pas refléter tous les équilibres régionaux et peut de ce fait ne pas encore être considérée comme une véritable force de libération nationale au sens noble du terme.

Même si la justice belge n’a établi aucune culpabilité, ce qui s’est passé entre le 9 et le 14 octobre 2026 dit quelque chose d’essentiel: le régime de Félix Tshisekedi fait face simultanément à une menace politico-militaire sur son flanc Est, à une procédure judiciaire dans son entourage familial en Belgique, à un isolement diplomatique croissant et à une opinion internationale de plus en plus attentive à la distance entre ses discours de bonne gouvernance et la réalité documentée de son exercice du pouvoir. L’heure de rendre des comptes n’a peut-être pas encore sonné. Mais l’horloge tourne et elle tourne vite!

References bibliographiques

1. Congo Confidentiel, « Le pays est en péril » : Kabila durcit le ton contre Tshisekedi, cinq scénarios pour la suite, 9 octobre 2026.

2. Joël Kandolo Owawa, RDC : Le judo politique de Joseph Kabila face au pouvoir de Félix Tshisekedi, Afridesk, 12 octobre 2026. https://afridesk.org/rdc-le-judo-politique-de-joseph-kabila-face-au-pouvoir-de-felix-tshisekedi/

3. La Libre Afrique / Hubert Leclercq, RDC : Joseph Kabila, l’ancien président de la République devenu chef de guerre, 13 octobre 2026. https://afrique.lalibre.be/80328/rdc-joseph-kabila-lancien-president-de-la-republique-devenu-chef-de-guerre/

4. La Libre Belgique / avocats Maingain, Plainte au Parquet fédéral contre des membres de la famille Tshisekedi, 8 juillet 2025.

5. La Libre Belgique, Perquisitions chez des membres de la famille du président congolais Tshisekedi, 14 octobre 2026. https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/2026/10/14/perquisitions-chez-des-membres-de-la-famille-du-president-congolais-tshisekedi-NWCDXWNWYRCINAJN5ZHEDCZ7SI/

6. RFI, Belgique : perquisitions chez des membres de la famille du président congolais Félix Tshisekedi, 14 octobre 2026. https://fr.news.yahoo.com/belgique-perquisitions-chez-membres-famille-214918129.html

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