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LE SANG SUR LE MARTEAU : QUAND L’OMBRE DE KINSHASA S’ETEND JUSQUE SUR LE SOL BELGE

Auteur : Olivier Kamitatu Initialement publié dans substack.com

Quand un réfugié placé sous la protection de la Belgique est frappé sur son sol, ce n’est plus une affaire congolaise : c’est la parole du Royaume qui vacille et sa souveraineté qui est défiée.

Un pouvoir qui connaît toutes les portes de la maison

Je suis né en Belgique. Je suis Congolais — de nationalité, d’histoire, de combat. Opposant, homme politique en exil, je n’ai jamais eu de patrie que le Congo, et je ne laisserai planer aucune ambiguïté là-dessus.

Mais cette naissance sur le sol belge m’a donné un regard singulier sur ce que je m’apprête à dénoncer. Je sais ce qu’est la Belgique, ses institutions, sa générosité parfois naïve, ses scrupules démocratiques, ses procédures dont la lenteur est aussi le prix de l’État de droit. Et c’est précisément ce regard qui rend si glaçant ce qui vient de se produire : la violence politique congolaise semble désormais franchir les frontières, jusque dans les rues du Brabant flamand.

Félix Tshisekedi, lui aussi, connaît la Belgique par cœur. Arrivé à vingt-deux ans, il y a vécu pendant plus de vingt-cinq ans. Il y a construit une partie de sa vie familiale. Il en connaît les rouages, les lenteurs administratives, la lourdeur des procédures, mais aussi les libertés et les protections qu’elles garantissent. Il sait ce que signifie l’État de droit. Il sait ce que représente le statut de réfugié. Il sait, enfin, ce que signifie la souveraineté d’un État.

C’est pourquoi, si l’enquête devait établir que des agents, des intermédiaires ou des intérêts liés au pouvoir congolais ont participé, de près ou de loin, à l’agression de Tirlemont, nul ne pourrait plaider l’ignorance.

On ne peut pas avoir vécu des décennies dans un pays d’accueil, bénéficié de ses libertés et de ses protections, et ignorer ce que signifierait d’y faire couler le sang.

L’homme au marteau de Tirlemont

Claude Pero Luwara est réfugié politique reconnu par l’État belge. Journaliste critique du pouvoir de Kinshasa, il vit caché depuis 2024.

Il a été agressé une première fois en août 2025, poursuivi durant des heures par quatre hommes qui avaient, téléphones à l’appui, méthodiquement recherché son identité. Une deuxième fois en avril 2026, à Louvain-la-Neuve. Une troisième fois cette semaine, à Tirlemont, à coups de marteau, par trois hommes masqués.

Trois agressions. Une même victime. Et, cette fois, du sang sur le sol belge.

À cela s’ajoute un élément d’une gravité exceptionnelle : le ministère congolais de la Justice a annoncé une récompense de plusieurs millions de dollars dans le cadre de la recherche de Pero Luwara et Irenge Baelenge. Lorsqu’une telle somme est publiquement attachée à la recherche d’un homme réfugié à l’étranger, la question de sa sécurité ne peut plus être traitée comme une affaire ordinaire.

Précisons, par honnêteté intellectuelle que Kinshasa présente Pero Luwara comme proche de l’AFC/M23. Il le conteste, et cette accusation n’a jamais été étayée. Il appartiendrait, le cas échéant, à une justice indépendante d’en apprécier les fondements. Mais aucune accusation, aussi grave soit-elle, n’autorise un État étranger à substituer le marteau au juge, la cagoule au droit et la violence à la justice dans une rue belge.

Et ce que j’écris ici, un tribunal belge l’a déjà dit. Le 27 août 2025, quatre hommes ont été payés pour traquer Claude Pero Luwara. Ils ont été condamnés à 4 ans de prison. La justice du Royaume a retenu le mobile politique. Il ne s’agit donc plus de savoir si la violence politique congolaise a franchi les frontières. Il s’agit de savoir jusqu’où on la laissera aller.

Qui a frappé Pero Luwara ? Qui a renseigné ses agresseurs ? Qui les a envoyés ? Pour le compte de qui agissaient-ils ? C’est à la justice belge de répondre. Mais une démocratie ne peut attendre la réponse les bras croisés lorsque celui qu’elle a placé sous sa protection est pourchassé jusque sur son territoire.

Lorsque les incidents commencent à dessiner une méthode

Ce qui a frappé Pero Luwara à Tirlemont ne surgit pas dans un désert.

Jean-Jacques Wondo est belge.

Expert des questions militaires, il est arrêté à Kinshasa en mai 2024, désigné comme le cerveau d’une tentative de coup d’État, puis condamné à mort en septembre 2024 par une juridiction militaire. La peine est confirmée en appel. La Belgique rappelle alors son ambassadeur — geste rare dans la diplomatie du Royaume, et qui dit assez ce que Bruxelles pensait de ce procès.

Le 4 février 2025, Jean-Jacques Wondo quitte la prison de Ndolo et rentre chez lui. Sans grâce. Sans acquittement. Libéré non par un juge, mais par une décision politique.

On aurait pu croire que son épreuve s’achevait à la passerelle de l’avion. Il n’en fut rien. Le 5 septembre 2025 – quelques jours après la première agression de Tirlemont – il dépose plainte auprès de la police belge pour des menaces de mort reçues par messages. On lui fait savoir que l’on sait où il habite. Il demande alors aux autorités de son pays d’adresser un signal clair à Kinshasa, face à ce qu’il nomme « l’exportation impunie en Belgique de la violence politique congolaise ».

Ces mots ont un an. Et l’histoire, depuis, n’a fait que lui donner raison. Depuis, un homme a été frappé à coups de marteau à quelques dizaines de kilomètres de là. Je pose donc la question sans y mettre d’autre passion que celle de l’exactitude : ce signal a-t-il été envoyé ?

Car la Belgique a démontré, dans l’affaire Wondo, qu’elle savait agir. Elle a rappelé son ambassadeur. Elle a pesé de tout son poids. Et Jean-Jacques Wondo a finalement été libéré. Ce qu’elle a su faire pour un compatriote détenu à Kinshasa, peut-elle se dispenser de le faire pour ceux que l’on frappe chez elle ?

Le cas de Jean-Jacques Wondo n’est pas isolé.

Daniel Ngoy Mulunda, réfugié politique reconnu en Zambie, a été arrêté à Lusaka en décembre 2024 puis transféré à Kinshasa dans des circonstances qui ont soulevé de graves interrogations sur le respect de sa protection. Il demeure détenu à Kinshasa dans des conditions dénoncées par ses proches.

D’autres cas, plus disputés, dessinent le même climat de suspicion généralisée à l’égard de toute voix critique. Benjamin Babunga, blogueur congolais installé au Burundi, a été arrêté à Bujumbura en mai 2026 dans des circonstances où une intervention des autorités congolaises a été évoquée. Kinshasa l’accuse de liens avec l’AFC/M23, ce qu’il conteste. Seth Kikuni, ancien candidat à la présidentielle, a connu la détention, la cellule et le procès avant de choisir l’exil. Il fut lui aussi poursuivi et menacé dans un grand hôtel de la capitale belge.

Ces dossiers n’ont ni la même histoire ni la même clarté juridique. Il serait imprudent de les confondre. Mais mis bout à bout, ils posent une question que nul ne peut plus balayer : jusqu’où le pouvoir congolais entend-il poursuivre ceux qu’il considère comme ses adversaires ?

Je le dis en connaissance de cause : vivre en exil, c’est apprendre à regarder par-dessus son épaule. C’est savoir que la distance géographique ne protège plus nécessairement de rien face à un pouvoir décidé à faire taire ses contradicteurs jusque sous d’autres cieux.

Et lorsqu’un pays accorde l’asile, il ne donne pas seulement un toit. Il donne sa parole.

Le Congo n’est pas seul dans cette inquiétante dérive

La RDC n’invente malheureusement rien. Le phénomène porte désormais un nom : la répression transnationale. De la Russie à la Turquie, de la Chine à l’Arabie saoudite, plusieurs États ont été accusés d’avoir poursuivi, surveillé ou frappé leurs adversaires au-delà de leurs frontières. Les situations et les responsabilités diffèrent, mais la mécanique est connue : lorsque la peur devient exportable, elle cesse d’être un problème intérieur. Elle devient un défi international.

C’est précisément ce que la Belgique doit empêcher. Car si l’enquête établissait que l’agression de Tirlemont participe d’une entreprise liée, directement ou indirectement, au pouvoir congolais, une ligne rouge aurait été franchie.

Et elle l’aurait été en territoire ami, dans un pays que Félix Tshisekedi connaît mieux que beaucoup d’autres dirigeants étrangers, un pays qui l’a accueilli, où il a vécu et où il a bénéficié, pendant des décennies, de cette liberté que son régime est aujourd’hui accusé de réduire chez lui.

La couronne ne peut servir de manteau à l’arbitraire

Et voici que se murmure la perspective d’une nouvelle visite royale à Kinshasa. Le Roi Philippe, à nouveau au Congo.

Je pèse mes mots.

Si le projet d’une nouvelle visite royale devait se confirmer, elle porterait une charge symbolique considérable. Une visite royale n’est jamais un simple protocole. Elle honore, elle reconnaît, elle produit des images qui resteront et que chacun, ensuite, interprétera à sa manière. Elle peut donc être utilisée comme une consécration et instrumentalisée comme une légitimation.

Recevoir les honneurs de la Couronne belge, dans le contexte actuel, ne saurait être un geste banal. Pas au moment où un réfugié politique vient d’être frappé à coups de marteau dans le Brabant flamand. Pas lorsque d’autres opposants ou voix critiques vivent dans la crainte au-delà des frontières congolaises. Pas lorsque, au Congo même, les libertés publiques, le sort des prisonniers politiques et l’avenir de la Constitution soulèvent des inquiétudes de plus en plus graves.

On ne peut imaginer la main du Roi sur l’épaule d’un pouvoir sans mesurer le symbole que produirait une telle image.

Dans ce contexte, une visite royale ne doit jamais pouvoir être interprétée comme un blanc-seing. Elle ne devrait jamais laisser penser aux victimes, aux réfugiés et aux exilés que leur sort pèse moins lourd qu’une photographie protocolaire, une relation diplomatique ou un accord sur les minerais ou un corridor, fut-il vert.

Le Palais et le gouvernement belges ont naturellement la maîtrise de leur calendrier diplomatique. Mais ils ne peuvent ignorer ce que signifierait aujourd’hui une telle visite.

La Monarchie belge s’est imposé, notamment à travers le travail de mémoire entrepris sur le passé colonial, une exigence particulière de vérité dans sa relation avec le Congo. Cette exigence ne peut s’arrêter au seuil du présent. Regarder lucidement le passé oblige aussi à regarder lucidement ce qui se déroule aujourd’hui.

Si cette visite doit avoir lieu, qu’elle n’ait pas lieu dans le silence. Qu’elle soit précédée d’une parole publique et sans ambiguïté : le respect des droits humains, la sécurité des personnes placées sous protection belge, la fin de toute éventuelle exaction transnationale, la libération des prisonniers politiques et le respect de l’ordre constitutionnel congolais ne peuvent être relégués derrière les convenances diplomatiques.

La Belgique peut parler avec Kinshasa. Elle doit parler avec Kinshasa. Mais dialoguer n’est pas absoudre. Et l’amitié entre les peuples ne commande jamais le silence entre les États.

Ce que la Belgique doit à ses propres lois

Protéger un réfugié, ce n’est pas un geste humanitaire : c’est un engagement souverain.

La bonne conscience ne suffit plus. Il faut des actes. Une enquête qui remonte jusqu’aux commanditaires, pas seulement aux exécutants.

Il faut savoir qui a frappé. Il faut savoir qui a commandité. Il faut savoir qui savait. Il faut déterminer si des informations existaient avant l’agression, si elles ont circulé entre les services compétents et, dans le cas contraire, pourquoi celui que la Belgique avait placé sous sa protection n’a pas été mieux défendu.

Il faut également établir si cette agression est l’acte isolé de criminels ou si elle révèle l’existence d’un réseau, d’intermédiaires ou d’intérêts étrangers opérant sur le territoire belge.

Et si l’enquête devait établir une implication, directe ou indirecte, d’agents ou d’intérêts liés à l’État congolais, alors la réponse ne pourrait plus être seulement judiciaire.

Elle devrait être diplomatique.

La Belgique devrait alors demander des comptes. Car il ne s’agirait plus seulement de l’agression de Pero Luwara. Il s’agirait d’une atteinte à la souveraineté du Royaume.

Je porte ce combat en Congolais exilé. La Belgique m’a vu naître ; le Congo demeure ma patrie. Mais cette terre m’a aussi appris ce qu’un État de droit doit à ceux qu’il place sous sa protection.

Elle a trouvé, à travers son histoire, la force de regarder son passé colonial en face. Je lui demande aujourd’hui de regarder son présent avec la même lucidité. Car la souveraineté ne consiste pas seulement à défendre ses frontières. Elle consiste à garantir que nul pouvoir étranger ne puisse y importer ses menaces, ses règlements de comptes ou sa violence.

À Tirlemont, ce n’est pas seulement un homme que l’on a frappé à coups de marteau. C’est la parole donnée par la Belgique à celui qu’elle avait choisi de protéger.

Cette parole, désormais, doit être défendue.

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