Ladd Serwat analyste principal pour l’Afrique à l’Acled parle de la situation dans l’est de la RDC. Drones kamikazes, armement sophistiqué, rumeurs de mercenaires de la guerre aérienne redessinent le conflit.
Une humanitaire française de l’UNICEF a été tuée dans une frappe de drone à Goma, alors que la ville, contrôlée par le M23 depuis 2025, a été visée dans la nuit du 10 au 11 mars par plusieurs détonations et survols d’appareils. Les autorités et sources humanitaires restent incapables d’établir un bilan précis, tandis que le M23 accuse Kinshasa d’être responsable, évoquant une frappe qui aurait touché par erreur une résidence du quartier Himbi. Cet épisode survient dans un contexte de conflit toujours intense dans l’est de la RDC, où drones longue portée, frappes ciblées et violations répétées des cessez‑le‑feu continuent d’alimenter l’escalade.
Pour comprendre cette nouvelle dimension que prend le conflit, nous nous sommes entretenus avec Ladd Serwat, analyste principal pour l’Afrique à l’Acled.

Image : Ruth Alonga/DW
Lisez ou écoutez l’interview de la DW avec Ladd Serwat.
DW : Plusieurs sources évoquent une attaque de drones à Goma, alors que certaines vidéos montrent plutôt des impacts de balles. Comment interprétez-vous ces images ?
Ladd Serwat : Dans le conflit en RDC, on trouve trois types de drones. Premièrement, il y a les drones de combat, les drones militaires. Ces drones peuvent voler plusieurs fois et transporter des missiles ou des bombes guidées. Le gouvernement congolais a acheté des drones chinois CH‑4 ainsi que des drones turcs Bayraktar TB2. Ce sont des appareils militaires très important pour le conflit. Le deuxième type ce sont les drones kamikazes à ailes fixes, moins coûteux que les drones de combat et conçus pour exploser à l’impact. L’administration de la province de la Tshopo a annoncé que l’armée congolaise avait abattu plusieurs drones de ce type près de l’aéroport de Kisangani, attribués au M23.
Enfin, on retrouve des drones commerciaux, des quadricoptères civils modifiés pour larguer de petites charges ou s’écraser sur une cible. Le M23 comme d’autres groupes armés en utilisent, même si leur degré de sophistication reste limité.
Au vu des éléments disponibles, il est clair que les appareils observés ne sont pas des quadricoptères : tout indique des drones kamikazes à ailes fixes.
DW : Comment ces frappes s’inscrivent‑elles dans la tendance récente à la guerre par drones observée dans l’est de la RDC ?
Ladd Serwat : Depuis la fin de l’année 2025, le recours aux drones a fortement augmenté dans la région. Rien qu’en février, on a recensé 31 frappes par drones, un niveau inédit. Certaines ont été menées en parallèle d’attaques terrestres de l’armée congolaise.
Des frappes ont été attribuées au M23 ou à l’ADF, et l’on dénombre une dizaine de batailles où des drones ont directement appuyé les forces au sol. La majorité de ces opérations, toutefois, ont été menées par les FARDC.
DW : Plusieurs rumeurs évoquent l’implication de mercenaires ou de sociétés militaires privées comme Erik Prince ou Blackwater. Est‑ce un scénario réaliste selon vos données ?
Ladd Serwat : C’est une question récurrente, mais elle nécessite beaucoup de prudence. Erik Prince, fondateur de Blackwater, a effectivement déployé des agents de sécurité privée en RDC par le passé. En mars 2025, il a fondé une nouvelle société, Victus Global, avec laquelle il a signé un contrat avec le gouvernement congolais. Ce contrat couvre notamment la sécurité, mais aussi la gestion de ressources minières. En revanche, aucun lien n’est établi entre cette société et le gouvernement américain pour les opérations en RDC. Ce qu’il faut retenir surtout, c’est qu’il est très difficile d’attribuer précisément chaque frappe de drone. Sans éléments techniques supplémentaires, on ne peut ni confirmer ni infirmer la présence d’acteurs militaires privés dans ces opérations. Donc, pour l’instant, cela reste au stade de supposition.
DW. Dans votre rapport, vous évoquez une forte hausse de l’usage de drones dans les zones minières du Nord‑Kivu et du Sud‑Kivu. Pouvez‑vous préciser ce point, sachant que l’attaque de Goma touche, elle, une zone très peuplée ?
Ladd Serwat : Oui, nos données montrent clairement que les FARDC ont ciblé plusieurs sites miniers contrôlés par le M23 au cours des derniers mois. On peut citer l’exemple de Rubaya, où les drones ont été utilisés contre des positions tenues par le M23.
Nous avons également des informations sur d’autres frappes dans des zones minières du Nord‑Kivu et du Sud‑Kivu. Ces observations confirment une tendance nette : ces derniers mois, l’armée congolaise a de plus en plus privilégié la guerre aérienne, notamment dans les zones où se trouvent des ressources stratégiques. Oui, l’attaque de Goma touche une zone densément peuplée, mais cela n’empêche pas que, globalement, la stratégie récente repose davantage sur des frappes ciblées dans des régions minières.
DW : En résumé, peut‑on dire que la guerre dans l’est de la RDC se déplace de plus en plus vers un modèle aérien ?
Ladd Serwat : Oui, clairement. On observe une montée en puissance de l’utilisation des drones : plus nombreux, plus variés, et utilisés à la fois pour appuyer les forces au sol, mener des frappes de précision et cibler des zones stratégiques.
La dynamique du conflit se transforme : la guerre devient de plus en plus aérienne, que ce soit dans les zones minières ou dans les espaces urbains stratégiques comme Goma.
