En République démocratique du Congo, la fortune éclair de certains serviteurs de l’État n’étonne plus : elle scandalise à peine. Elle s’est banalisée. Et avec elle, l’idée toxique que le pouvoir est d’abord un ascenseur social pour initiés. Dans un pays classé parmi les plus corrompus de la planète, la richesse d’un ministre n’est plus un signe de réussite , elle devient un soupçon.
En 2025, la RDC s’enfonce encore dans les profondeurs de l’Indice de perception de la corruption publié par Transparency International. Avec un score de 20 sur 100, le pays figure dans le bas du classement mondial. L’Afrique subsaharienne, déjà lanterne rouge avec une moyenne de 32 points, n’offre guère de consolation. Sur 49 États évalués, seuls quatre franchissent la barre des 50. Les chiffres sont implacables : la défiance règne, la crédibilité vacille.
C’est dans ce climat délétère que l’avocat Carlos Ngwapitshi a jeté un pavé dans la mare, le 14 février 2026, sur le réseau X :
« Un ministre riche est un présumé détourneur des deniers publics (…) Vous voulez devenir riche, il faut aller dans l’entrepreneuriat. »
La formule est brutale. Elle choque. Mais elle prospère sur un terreau fertile : celui d’une opinion publique lassée de voir des responsables publics afficher villas, cortèges rutilants et comptes opaques, tandis que les hôpitaux manquent de tout et que les salaires stagnent.
Le malaise ne naît pas d’une déclaration isolée. Il s’enracine dans des affaires devenues emblématiques. En 2020, Vital Kamerhe, alors directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi, est condamné à vingt ans de prison pour le détournement présumé de près de 50 millions de dollars destinés à un programme de logements sociaux. Deux ans plus tard, il est acquitté en appel et réintègre le cœur du pouvoir. Plutard , son nom circule pour la présidence de l’Assemblée nationale. La justice passe, la carrière continue.
Autre séquence troublante : les Jeux de la Francophonie 2023. Nicolas Kazadi, ministre des Finances, et Isidore Kwandja, responsable du comité d’organisation, ont été épinglés par l’Inspection générale des finances (IGF) pour des soupçons de détournement. Aucune poursuite judiciaire n’a, à ce jour, été engagée. Plus récemment, le nom de Nicolas Kazadi est apparu dans un dossier présumé de surfacturation de forages d’eau à Kinshasa. Là encore, le temps judiciaire semble suspendu.
Ces affaires, qu’elles débouchent ou non sur des condamnations définitives, nourrissent une perception ravageuse : l’impunité serait la règle, la sanction l’exception.
Le problème dépasse les individus. Il est systémique. Faiblesse des mécanismes de contrôle budgétaire, audits rares ou instrumentalisés, politisation d’institutions censées être indépendantes, lenteur des procédures : tout concourt à installer un climat où la reddition des comptes devient théorique. La transparence, un slogan.
Dans ce paysage, l’enrichissement rapide d’un haut fonctionnaire n’est plus seulement un fait divers : il devient un symbole. Celui d’un contrat social rompu. Car pendant que certains cumulent privilèges et patrimoine, une large majorité de Congolais lutte pour accéder aux services de base.
La phrase de Carlos Ngwapitshi agit alors comme un miroir brutal : si la richesse en politique suscite d’emblée la suspicion, c’est que la confiance est déjà brisée. Moraliser la vie publique ne relève plus d’un discours incantatoire. C’est une urgence démocratique.
La question n’est plus de savoir si la corruption existe. Elle est documentée, mesurée, vécue. La vraie question est politique : qui, au sommet de l’État, acceptera enfin que l’exemplarité ne soit pas une option , mais une obligation ?
Lionel Kibuluku
