En ce 17 janvier, date historique et hautement symbolique, le monde entier en général et la République démocratique du Congo en particulier se souviennent de l’assassinat de Patrice Emery Lumumba, le premier Premier ministre du Congo indépendant. Plus qu’un simple devoir de mémoire, cette commémoration devrait être, pour les Congolais, un moment d’introspection collective et lucide.
Soixante-cinq ans après l’indépendance, le constat est amer. La RDC, pourtant dotée d’un potentiel humain, agricole et minier exceptionnel, demeure engluée dans une crise multiforme : économique, sociale, politique et sécuritaire. Face à cette réalité, il devient légitime — et même nécessaire — de s’interroger sur nos propres responsabilités en tant que nation, en tant que nation, et plus particulièrement sur celles de nos dirigeants successifs.
L’héritage que Lumumba et ses compagnons nous ont légué n’était pas seulement celui de la souveraineté politique, mais aussi celui de la dignité, de la bonne gouvernance, de la responsabilité et du développement au service du peuple. Force est de constater que cet héritage a été, au fil des décennies, largement dilapidé. Qu’avons-nous fait de nous-mêmes ?
Une faillite de gouvernance avant tout
La déliquescence actuelle de l’État congolais ne peut être expliquée uniquement par les facteurs externes. Certes, les enjeux géopolitiques internationaux et régionaux, les convoitises autour des ressources naturelles, ainsi que les ingérences avérées de certains acteurs extérieurs sont des réalités bien connues et documentées. Nul ne peut sérieusement les nier.
Cependant, réduire la tragédie congolaise à une simple conspiration étrangère relève d’une facilité intellectuelle dangereuse. Le cœur du problème réside d’abord dans l’incurie chronique des gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance.
Pendant des décennies, après Kasa-Vubu, les différents pouvoirs successifs, avec à leur tête le président de la République, ont :
– mis le pays à genoux,
– appauvri et clochardisé la population,
– pillé les ressources nationales,
– transféré et dissimulé à l’étranger des richesses qui auraient dû bâtir le pays
Cette double saignée économique et morale a privé la RDC des moyens nécessaires à la construction d’un État fonctionnel et souverain.
Le cycle de la dépendance et du déni
Ce mode de gouvernance produit mécaniquement les mêmes conséquences : misère généralisée, frustrations sociales, instabilité politique, violences récurrentes et déplacements massifs de populations. Face à ces crises, les dirigeants congolais ont pris l’habitude d’un réflexe dangereux : appeler à l’aide sans jamais se réformer.
« Venez nous aider », implorent-ils.
À chaque intervention, à chaque engagement de la communauté internationale, le même scénario se répète. Les autorités affichent une gratitude appuyée, promettent des réformes, jurent que la paix retrouvée sera consolidée, que les causes profondes des crises seront traitées. Mais une fois l’urgence passée, rien ou presque n’est fait. Les réformes annoncées restent lettre morte, les mêmes pratiques perdurent, et de nouveaux problèmes surgissent.
Lorsque la situation se détériore à nouveau, le discours change brutalement : les anciens partenaires deviennent des boucs émissaires, accusés de comploter contre le Congo. La responsabilité interne est soigneusement évacuée, jamais assumée.
Le rôle ambigu de la diaspora
Cette culture du déni est malheureusement relayée, parfois avec virulence, au sein d’une partie de la diaspora congolaise. Toute critique adressée aux dirigeants congolais est perçue comme une trahison, tandis que les partenaires extérieurs — surtout lorsqu’ils sont européens, et belges en particulier — deviennent des cibles faciles.
Ils sont alors qualifiés de colonialistes nostalgiques, de racistes ou d’ennemis du Congo, même lorsque leurs interpellations portent sur des questions légitimes de gouvernance, de transparence ou de responsabilité. Cette posture défensive, souvent émotionnelle, empêche tout débat sérieux et toute remise en question constructive.
Or, sans exigence envers nos propres leaders, aucune souveraineté réelle n’est possible. Sans responsabilité interne, il n’y a ni indépendance effective, ni développement durable.
Conclusion : honorer Lumumba par la lucidité
Honorer la mémoire de Patrice Lumumba, ce n’est pas réciter son nom une fois par an, ni se cacher derrière son image. Cela exige du courage intellectuel, de la lucidité politique et une exigence morale envers nous-mêmes.
Le Congo ne se relèvera pas tant que ses dirigeants ne rendront pas de comptes, tant que la culture de l’impunité dominera, et tant que la responsabilité nationale sera systématiquement transférée sur des acteurs extérieurs.
Le véritable hommage à Lumumba passe par une rupture claire avec les pratiques qui ont trahi son combat. Il passe par une gouvernance responsable, une sécurité assumée par l’État, et un développement pensé d’abord pour les Congolais.
Le reste n’est que discours.

One Comment “Opinion – 17 Janvier, Lumumba trahi : regard critique sur une responsabilité congolaise refoulée”
Vervoort
says:Analyse lucide et courageuse! Merci