Résumé
Alors que la menace jihadiste s’est enracinée durablement dans l’espace sahélien, certains États côtiers d’Afrique de l’Ouest semblent, à ce stade, mieux contenir sa progression. Cet article analyse le cas de la Côte d’Ivoire, dont la stratégie antiterroriste repose moins sur une confrontation militaire directe que sur l’anticipation, le renseignement humain et la judiciarisation. En adoptant une approche comparative avec le Sahel, l’analyse met en évidence les limites du paradigme de la Global War on Terrorism et propose des enseignements doctrinaux et opérationnels transposables aux contextes sahéliens.
Introduction
Depuis le début des années 2010, l’espace sahélien est devenu l’un des principaux foyers de l’insurrection jihadiste à l’échelle mondiale. Malgré l’engagement massif de forces nationales et internationales, les groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont démontré une capacité d’adaptation et de résilience remarquable. À l’inverse, certains États côtiers, au premier rang desquels la Côte d’Ivoire, semblent jusqu’à présent contenir la menace. Cette divergence interroge les choix doctrinaux opérés en matière de lutte antiterroriste.
Le Sahel et les limites du paradigme militarisé
Dans la plupart des pays sahéliens, la lutte contre le terrorisme s’est inscrite dans une logique largement héritée de la Global War on Terrorism (GWOT), privilégiant les opérations cinétiques, la neutralisation des chefs et la reconquête territoriale. Or, comme l’ont montré les travaux de Galula, Trinquier ou Kilcullen, une approche strictement militaire tend à produire des effets contre-productifs lorsque l’insurrection s’insère dans des dynamiques locales de marginalisation, de gouvernance défaillante et de conflits communautaires.
La centralité de l’action armée, souvent déconnectée d’un dispositif de renseignement humain robuste et d’une présence étatique crédible, a contribué à fragiliser la relation entre forces de sécurité et populations, favorisant indirectement l’implantation jihadiste.
La stratégie ivoirienne : une contre-insurrection discrète et intégrée
Lors de mon récent séjour en Côte d’Ivoire, en novembre 2025, j’ai eu l’occasion d’échanger avec plusieurs responsables militaires et policiers ainsi que des experts et des académiciens sur les dynamiques contemporaines de la lutte contre le terrorisme, dans un contexte régional marqué par l’expansion continue de la menace jihadiste au Sahel et en Afrique de l’Ouest. Alors que des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger sont confrontés à une insurrection jihadiste de haute intensité, la Côte d’Ivoire apparaît, à ce stade, comme un cas de résilience relative.
Cette différence ne relève ni du hasard ni d’une absence de pression terroriste, mais bien d’un choix doctrinal assumé. Là où les États sahéliens ont majoritairement adopté une approche de type Global War on Terrorism (GWOT), fondée sur la logique de l’ennemi à neutraliser par la force, la Côte d’Ivoire s’inscrit davantage dans une doctrine de contre-insurrection (COIN) adaptée aux réalités sociopolitiques locales, privilégiant la prévention, le renseignement humain (HUMINT) et, le contrôle et le maillage social du territoire. Cette stratégie repose sur un maillage fin du territoire par des réseaux de renseignement intégrés aux communautés locales, opérant en coordination étroite avec la police, la gendarmerie et les autorités judiciaires.
En effet, la GWOT est une notion née de la réaction de George W. Bush à l’attentat du 11 septembre 2001. Il s’agit selon nous d’une erreur stratégique monumentale en répliquant à l’attentat par une déclaration de guerre, la « guerre globale contre le terrorisme », la GWOT (Global War on Terrorism). Il s’agit là d’une lecture erratique de la nature de la guerre telle que conçue par Clausewitz d’autant que les Etats-Unis se sont lancé dans une guerre, qu’ils conçoivent « totale », mobilisant toutes leurs forces et ressources nécessaires contre un moyen de combat, le terrorisme plutôt que contre un ennemi ou un groupe belligérant identifiable et un théâtre d’opérations spécifique et concret.
Au Sahel, la centralité accordée aux opérations cinétiques, souvent conduites dans des espaces faiblement gouvernés, où l’autorité de l’Etat est quasiment inexistante, s’est révélée structurellement insuffisante. Comme l’ont montré les travaux de David Galula ou, plus récemment, les doctrines de stabilisation développées par l’OTAN et l’ONU, l’usage disproportionné et généralisé de la force tend à aliéner les populations, à fragiliser la légitimité de l’État et, paradoxalement, à renforcer la capacité de recrutement et de résilience des groupes jihadistes. Cette dynamique est observable dans plusieurs zones sahéliennes, où l’action militaire n’a pas empêché la territorialisation progressive de la menace.
Comparaison stratégique : initiative contre réaction
La différence majeure entre le modèle sahélien et l’approche ivoirienne réside dans le rapport à l’initiative stratégique. Au Sahel, les forces de sécurité interviennent le plus souvent en réaction à des attaques déjà perpétrées, laissant aux groupes jihadistes le choix du tempo et du terrain. En Côte d’Ivoire, la profondeur du renseignement permet une posture préventive, empêchant la constitution de sanctuaires et la territorialisation de la menace.
Cette capacité d’anticipation réduit la visibilité des opérations militaires, mais augmente leur efficacité stratégique, en rompant le cycle insurrectionnel avant sa phase de consolidation.
À l’inverse, la stratégie ivoirienne s’apparente à une approche de population-centric counterinsurgency, proche des principes de sécurité humaine (human security). Elle repose sur une « armée de proximité », structurée autour de réseaux de renseignement discrètement intégrés au sein des communautés locales, et fonctionnant en étroite synergie avec la police, la gendarmerie et l’appareil judiciaire. Ce dispositif favorise la détection précoce des signaux faibles de radicalisation, l’identification des cellules dormantes et l’interpellation ciblée des individus à risque avant le passage à l’acte.
La judiciarisation systématique des interpellations constitue ici un levier stratégique central. En traitant le terrorisme comme un phénomène criminel autant que sécuritaire, les autorités ivoiriennes s’inscrivent dans une logique d’État de droit, tout en exploitant la coopération judiciaire comme un outil de production de renseignement.
L’objectif n’est pas tant la destruction visible de l’ennemi que la neutralisation précoce des dynamiques de radicalisation. La judiciarisation systématique des interpellations permet de traiter le terrorisme comme un phénomène criminel et social, tout en exploitant la coopération judiciaire comme un vecteur de production de renseignement. Cette approche entre coercition, justice et renseignement correspond aux modèles contemporains de lutte antiterroriste intégrée promus notamment par les Nations unies, dans le cadre de sa Stratégie antiterroriste mondiale qui veut que la protection des populations soit un objectif stratégique central.
Grâce à cette profondeur informationnelle, les forces armées et de sécurité ivoiriennes conservent l’initiative stratégique. Elles peuvent déployer de manière préventive des unités spécialisées dans les zones identifiées comme sensibles, empêchant ainsi toute phase de montée en puissance des groupes jihadistes. À l’opposé du théâtre sahélien, où les forces interviennent souvent en réaction à des attaques déjà perpétrées, la Côte d’Ivoire cherche à bloquer le cycle insurrectionnel dès sa phase embryonnaire.
Une autre initiative prise par les autorités ivoiriennes est la création, le 10 juin 2021 de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme (AILCT) afin d’apporter une riposte face à ce fléau. Un campus de 1.100 hectares, qui comprend une école pour les responsables gouvernementaux, un centre de formation pour les forces spéciales et un institut de recherche, a été érigé à 50 km d’Abidjan. Selon le Président Ouattara, l’AILCT ambitionne d’être un pôle d’expertise et de compétence régional de la lutte contre le terrorisme au bénéfice de la stabilité des Étatsde la région et de la sécurité des populations ».

Conclusion prescriptive et recommandations
L’expérience ivoirienne offre plusieurs enseignements structurants pour les États sahéliens confrontés à une insurrection jihadiste durable. Elle invite à repenser les doctrines de lutte antiterroriste en Afrique de l’Ouest. Elle suggère que la supériorité militaire, en l’absence de légitimité sociale, de renseignement humain et de coordination interinstitutionnelle, ne suffit pas à contenir une insurrection jihadiste.
Pour les États sahéliens, l’enjeu n’est pas tant d’intensifier la guerre que de transformer la manière de la conduire.
La réponse strictement militaire apparaît limitée, dans la mesure où plusieurs études scientifiques menées à l’échelle régionale, notamment celles du Timbuktu Institute (African Center for Peace Studies), dirigé par le chercheur sénégalais Bakary Sambe, mettent en évidence le caractère structurel des violences au Sahel. Ces travaux soulignent que les facteurs déterminants de l’instabilité résident principalement dans l’exclusion socio-économique des populations périphériques, la vulnérabilité et la marginalisation de la jeunesse, la porosité des frontières étatiques du fait de l’absence de l’autorité de l’Etat, ainsi que l’absence d’appropriation locale des politiques sécuritaires.
Ces dynamiques relèvent davantage des enjeux de sécurité humaine, de gouvernance inclusive et de bien-être des populations que d’une menace strictement militaire. Dans cette perspective, des réponses basées exclusivement sur l’usage de la force apparaissent non seulement insuffisantes, mais également inadaptées, voire contre-productives, dès lors qu’elles ne s’attaquent pas aux causes profondes et multidimensionnelles de l’insécurité sahélienne.
En effet, la lutte contre-terrorisme n’est ni une croisade ni une guerre, mais une action holistique, combinée et permanente, mêlant la recherche préventive du renseignement et la répression judiciaire[1]. La lutte contre le terrorisme global ne relève pas prioritairement de l’intervention militaire mais des actions coordonnées de la police, de la justice, des services de renseignement, de la coopération entre Etats et des actions politiques. La Grande-Bretagne, par exemple, a qualifié le terrorisme de l’IRA d’actes criminels et non de guerre. C’est exactement une approche non violente que l’Afrique du Sud a appliquée, lorsque Pretoria a compris que sa politique d’apartheid, privilégiant la force plutôt que des solutions politiques, s’est enlisée dans un cycle de violences risquant de plonger le pays dans une guerre civile infernale et sans fin[2].
Premièrement, il apparaît indispensable de rééquilibrer les doctrines de lutte antiterroriste en faveur du renseignement humain, de l’ancrage local des forces de sécurité et de la restauration de la confiance avec les populations. Sans légitimité sociale, aucune supériorité militaire ne peut être durable.
Deuxièmement, la coordination interservices (forces armées, police, gendarmerie, renseignement et justice) doit être formalisée et non conjoncturelle. La fragmentation des chaînes de commandement et la concurrence bureaucratique affaiblissent la capacité des États à anticiper la menace.
Troisièmement, la judiciarisation du terrorisme doit être pensée comme un outil stratégique à part entière, et non comme une contrainte. Elle permet à la fois de délégitimer idéologiquement les groupes jihadistes et de produire un renseignement exploitable dans la durée.
Enfin, la lutte contre le terrorisme au Sahel ne peut être dissociée d’une gouvernance territoriale effective. Le contrôle sécuritaire sans présence administrative, sociale et économique de l’État et une justice efficace crée un vide que les groupes armés exploitent systématiquement. À cet égard, la Côte d’Ivoire montre que la prévention, l’anticipation et la proximité constituent aujourd’hui des multiplicateurs de puissance bien plus efficaces que la seule accumulation de moyens militaires.
Toutefois, la transposition du modèle ivoirien suppose des adaptations contextuelles, notamment en matière de gouvernance territoriale et de réforme du secteur de la sécurité. Néanmoins, elle offre une alternative crédible à l’impasse stratégique dans laquelle semble s’être enfermée l’approche militarisée dominante au Sahel.
Jean-Jacques Wondo Omanyundu
Références
[1] Chaliand, Gérard, Les Guerres irrégulières XXè-XXiè siècle, Gallimard, 2008, p.896.
[2] https://afridesk.org/ce-quil-faut-savoir-sur-la-guerre-partie-5-le-terrorisme-contemporain-est-il-une-forme-de-guerre-jj-wondo/.
