Christian Ndaywel est en prison. À travers son parcours, ses crimes et son abandon par le pouvoir, se dessine l’anatomie d’un système fondé sur la peur, la fabrication de complots et l’impunité
La chute du général Christian Ndaywel n’est pas une surprise. Elle est un aveu.
Un aveu tardif, brutal, politiquement éclairant.
Depuis le 9 janvier 2026, l’ancien chef des renseignements militaires, ex-patron de la DEMIAP, est détenu à la prison de Ndolo, officiellement poursuivi pour « complot contre l’État ». Cette image, abondamment relayée, mérite d’être regardée sans émotion excessive, mais avec lucidité politique.
Christian Ndaywel fut l’un des piliers opérationnels du système sécuritaire mis en place sous le régime de Félix Tshisekedi. Sa chute ne saurait être interprétée comme l’aboutissement d’un processus de justice. Elle relève d’une purge interne, caractéristique des régimes fondés sur l’arbitraire : lorsque les exécutants deviennent trop visibles, trop informés, trop dangereux, le pouvoir les sacrifie pour préserver sa survie.
Nous ne sommes pas face à une réparation.
Nous sommes face à un système qui commence à dévorer ses propres bourreaux.
Ndaywel n’a jamais été un simple officier. Il a incarné une méthode. Une doctrine. Une dérive. Sous son autorité, les services de renseignement ont cessé d’être un instrument de protection nationale pour devenir une machine de répression politique, fondée sur la séquestration, la torture, l’humiliation et la fabrication de mensonges d’État.
L’affaire Salomon Kalonda en est l’illustration la plus glaçante.
En 2023, sur la base d’un prétendu coup d’État jamais étayé, les renseignements militaires orchestrent son enlèvement et sa détention illégale. Kalonda en sort physiquement et psychologiquement brisé, soumis à des sévices documentés nécessitant un suivi médical lourd.
Mais le point de non-retour moral est ailleurs : dans la perquisition sauvage menée au domicile de sa mère, une femme de plus de quatre-vingts ans. Des biens personnels, y compris ses cassettes religieuses, sont confisqués. Le choc est fatal. Elle décède quelques mois plus tard. Cette violence infligée à une vieille femme sans défense restera comme l’un des stigmates les plus indignes de ce régime.
Dans la même logique de brutalité, Jean-Jacques Wondo, ancien ami du général, est arrêté arbitrairement, humilié, maltraité par les services de Ndaywel, avant d’être transféré à la prison de Ndolo. Il sera finalement libéré. Pourquoi ? Parce qu’il était innocent. Parce que les accusations étaient fausses. Comme tant d’autres dossiers montés pour satisfaire la paranoïa sécuritaire du pouvoir.
Le nom de Christian Ndaywel apparaît également dans le contexte de l’assassinat politique de Chérubin Okende en 2023. Kidnappé en plein jour, sur le parking de la Cour constitutionnelle, emmené par des éléments de la DEMIAP, puis réduit au silence. Ce crime, jamais élucidé de manière indépendante, continue de hanter la conscience nationale.
À ces faits s’ajoutent les arrestations arbitraires et actes de torture visant plusieurs opposants, parmi lesquels Franck Diongo, contraint à l’exil. Sous Ndaywel, le renseignement cesse d’être un outil de sécurité nationale pour devenir un instrument de neutralisation politique.
Parallèlement, les services qu’il dirige fabriquent des complots fictifs à la chaîne : accusations de trahison contre des officiers loyaux, enquêtes sélectives destinées à masquer les véritables responsabilités dans les défaites militaires face au M23, protection d’officiers compromis. Ce fonctionnement a profondément affaibli les FARDC et mis à nu la pourriture interne de la chaîne sécuritaire congolaise.
Aujourd’hui, l’ironie est totale : Christian Ndaywel est à son tour accusé de complot contre l’État. Celui qui a bâti sa carrière sur l’invention de coups d’État se retrouve pris dans le mécanisme qu’il a contribué à institutionnaliser. Des informations concordantes évoquent une vague d’arrestations visant plusieurs officiers supérieurs. Le pouvoir sacrifie ses agents pour contenir une crise interne devenue incontrôlable.
L’affaire de Mulonde illustre jusqu’à la caricature cette dérive.
Moïse Katumbi réhabilite une piste de 1 200 mètres pour évacuer des malades depuis un hôpital qu’il a financé dans une zone enclavée du Haut-Katanga. Tout est notifié à l’autorité de l’aviation civile. Ndaywel fabrique alors un récit grotesque : une piste de 4 000 mètres destinée à ravitailler le M23. Les images satellitaires démentent formellement cette fable. Peu importe. Les militaires débarquent, les arrestations pleuvent, les travaux sont suspendus. Une œuvre humanitaire transformée en crime politique.
Comme si cela ne suffisait pas, Christian Ndaywel est cité dans la séquestration de Gisèle Nebale Busima, citoyenne américaine d’origine congolaise, détenue arbitrairement plus de quarante-cinq jours, sans mandat légal. Violences graves, viol présumé, intimidation, surveillance invasive : des plaintes ont été déposées aux États-Unis et en Belgique.
L’histoire de Gisèle Busima ne constitue ni une bavure, ni un dérapage. Elle est l’illustration d’un mode de fonctionnement.
Celui d’un appareil sécuritaire utilisé pour régler des comptes personnels et politiques, hors de tout cadre légal, dans une confusion assumée entre pouvoir d’État, intérêts privés et violence institutionnelle.
Cette affaire marque un seuil irréversible : l’État y apparaît dépouillé de toute prétention à l’ordre et à la justice.
La chute de Christian Ndaywel n’est donc pas une victoire de l’État de droit. Elle est le miroir d’un pouvoir en décomposition, qui croit encore pouvoir sauver l’essentiel en sacrifiant des fusibles tout en préservant la chaîne de commandement.
Les faits sont précis.
Ils sont documentés.
Ils sont accablants.
Sans enquête internationale indépendante, sans réforme profonde, républicaine et professionnelle des services de renseignement, la République Démocratique du Congo restera un État où les citoyens sont persécutés pendant que les véritables menaces prospèrent.
Les bourreaux d’hier deviennent parfois les prisonniers d’aujourd’hui.
Les commanditaires, eux, attendent encore leur tour.
La vérité est là — crue, implacable.
Et lorsque l’histoire commence à demander des comptes, aucun régime ne survit longtemps au mensonge.
