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Quand la foi oblige à changer de chemin
J’ai toujours été subjugué par les Rois mages. Ces hommes venus d’Orient, guidés par
une étoile, qui traversent le désert pour rencontrer un enfant. Puis, avertis en songe,
refusent de retourner vers Hérode et rentrent par un autre chemin. Ce détail, que l’on
pourrait croire anecdotique, contient à mes yeux l’essentiel du message chrétien
adressé aux hommes de pouvoir et de responsabilité.
Noël n’était pas neutre
L’homélie prononcée par Monseigneur Fulgence Muteba Mugalu, archevêque de
Lubumbashi, lors de la messe de Noël, a résonné bien au-delà des murs de la
cathédrale. Dans un pays où la parole publique est si souvent confisquée, détournée
ou anesthésiée, Mgr Muteba a fait ce que trop peu osent encore : dire la vérité.
Il a rappelé que Noël n’est pas une parenthèse enchantée. Qu’un Dieu qui naît dans
une étable, loin des palais, exposé à la violence d’Hérode, n’est pas une belle histoire
pour enfants sages. C’est une interpellation. Une accusation, même. Car la crèche pose
une question à laquelle nul ne peut se dérober : que faisons-nous des enfants réels
pendant que nous célébrons l’Enfant de Bethléem ?
En République démocratique du Congo, cette question est vertigineuse. Des millions
d’enfants naissent dans la peur, grandissent dans la faim, fuient la guerre. Et pendant
ce temps, ceux qui ont le pouvoir de changer les choses détournent le regard,
invoquent la prudence, se réfugient dans une neutralité qui n’est que complicité.
Le silence des élites
Le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer, exécuté pour avoir résisté au nazisme,
écrivait que le mal politique ne triomphe pas seulement par la violence, mais par le
silence de ceux qui savent. Cette parole, appliquée à notre contexte, est d’une actualité
brûlante.
Car au Congo, beaucoup savent. Les élites politiques savent. Les élites économiques
savent. Les élites intellectuelles et religieuses savent. Et trop se taisent. On invoque la
prudence. On se drape dans la neutralité. On confond la paix avec l’absence de conflit
visible.
Mais la neutralité face à l’injustice n’est pas une vertu. Elle est une faute. Elle protège
toujours le plus fort. Elle transforme la peur en sagesse et le silence en raison d’État.
Mgr Muteba, sans slogans ni invectives, a brisé cette illusion. Il a rappelé que célébrer
Noël tout en acceptant l’impunité, la misère organisée, l’abandon des populations,
revient à adorer l’Enfant et abandonner les enfants.
Taor, le quatrième roi
La littérature nous aide parfois à dire ce que la politique refuse d’entendre. Dans
Gaspard, Melchior et Balthazar, Michel Tournier imagine un quatrième roi mage :
Taor, prince de Mangalore, parti lui aussi vers Bethléem.
Mais Taor n’arrive jamais à temps. Sur sa route, il rencontre des affamés et s’arrête
pour les nourrir. Il croise des esclaves et reste pour les libérer. Il donne tout ce qu’il a,
jusqu’à sa liberté même, condamné aux mines de sel pour avoir payé la dette d’un
pauvre. Ce n’est que trente-trois ans plus tard, le soir du Jeudi saint, qu’un vieillard
épuisé, méconnaissable, entre dans une salle où un homme rompt le pain et dit :
Prenez, ceci est mon corps.
Taor, le retardataire, celui qui a raté la crèche, est le premier à communier.
Cette histoire, inspirée d’Artaban de Henry Van Dyke, dit une vérité profonde : on ne
rencontre pas Dieu en courant vers lui, mais en s’arrêtant pour ceux qu’il a mis sur
notre route. La foi n’est pas un pèlerinage égoïste. Elle est engagement concret pour la
dignité humaine.
L’Épiphanie : changer de chemin
L’Évangile selon saint Matthieu nous dit que les mages, après avoir adoré l’Enfant, «
regagnèrent leur pays par un autre chemin » pour ne pas retourner vers Hérode.
Ce détour n’est pas un artifice narratif. Il est le coeur du message de l’Épiphanie.
Premièrement, il affirme la primauté de l’obéissance à Dieu sur l’allégeance au
pouvoir politique. Hérode incarne la violence, la manipulation, la jalousie meurtrière.
Les mages refusent de devenir ses instruments. Ils choisissent la vérité contre l’ordre
établi.
Deuxièmement, ce changement de route symbolise la conversion intérieure. Celui
qui a véritablement rencontré le Christ ne peut plus emprunter les chemins d’avant.
Quelque chose s’est déplacé en lui. L’ancien itinéraire est devenu impossible.
Troisièmement, les mages nous enseignent le refus de la complicité. Ils auraient pu
obéir à Hérode, invoquer leur statut d’étrangers, leur ignorance des enjeux locaux. Ils
ne l’ont pas fait. Ils se sont rendus responsables de la vie de l’enfant.
Enfin, ce récit célèbre le courage du discernement. Les mages ne se contentent pas de
suivre l’étoile. Ils écoutent, réfléchissent, discernent. Le songe n’annule pas leur liberté
: il éclaire leur conscience.
Une question pour notre temps
La convergence est claire. Mgr Muteba parle. Bonhoeffer exige. Taor agit. Les mages
désobéissent.
Et tous posent la même question aux élites congolaises — politiques, économiques,
religieuses, intellectuelles : qu’avez-vous fait de votre responsabilité pendant
que le peuple survivait ?
Être une élite n’est pas d’abord un privilège. C’est une charge. Savoir et se taire n’est
pas de la sagesse, c’est une démission. Préserver sa position pendant que des vies sont
broyées n’est pas de la prudence, c’est une trahison.
La théologie africaine contemporaine est claire sur ce point : la foi qui ne protège pas
la vie trahit l’Évangile. Elle ne demande pas d’abord l’orthodoxie du discours, mais la
fidélité à l’humain concret.
Choisir un autre chemin
En ce temps de l’Épiphanie, je voudrais inviter chaque Congolais de responsabilité à
méditer le geste des mages.
Le chemin qui mène à Hérode — celui de la soumission aux puissants, de
l’accommodement avec l’injustice, du silence prudent — n’est plus praticable pour qui
a rencontré la vérité. Il faut rentrer par un autre chemin.
Ce chemin, c’est celui du courage. Celui de la parole qui dérange. Celui de l’engagement
au service des plus fragiles. Ce n’est pas un chemin facile. C’est un chemin exigeant,
escarpé parfois, mais c’est le seul qui mène quelque part.
Mgr Muteba, en recentrant Noël sur la fragilité humaine, a honoré la vocation la plus
haute de l’Église : tenir debout là où la société s’habitue à s’agenouiller devant
l’injustice. Il a rappelé que consoler sans dénoncer, bénir sans protéger, prier sans agir,
revient à neutraliser le message chrétien.
Celui qui a rencontré la vérité ne peut plus emprunter les routes de la
peur, de la ruse ou de la mort.
C’est à cette condition seulement que Noël et l’Épiphanie cesseront d’être des rituels
répétitifs pour redevenir, au Congo, une espérance responsable.
Olivier Kamitatu Etsu
Janvier 2026
