DÉFENSE & SÉCURITÉ GLOBALE | 05-01-2026 16:30
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Au-delà des controverses : décryptage stratégique de l’intervention américaine au Venezuela

Auteur : Jean-Jacques Wondo Omanyundu

L’intervention militaire américaine au Venezuela ou l’application 2.0 de la théorie de la paralysie stratégique 

Introduction

Indépendamment des controverses politiques et juridiques suscitées par l’intervention américaine au Venezuela et par la capture du président Nicolás Maduro, événements largement interprétés comme contraires aux principes du droit international public, la présente analyse succincte se propose d’en décrypter la logique strictement militaire et stratégique.

L’objectif est d’identifier, en toute humilité, le cadre doctrinal militaire mobilisé par les États-Unis afin de comprendre les mécanismes ayant permis l’atteinte rapide des objectifs opérationnels, sans prétendre à une évaluation normative de l’action entreprise.

Fondements théoriques de la paralysie stratégique

La théorie de la paralysie stratégique s’inscrit dans le champ des études militaires contemporaines. Elle repose sur l’hypothèse selon laquelle un adversaire peut être neutralisé sans destruction massive de ses capacités matérielles, par l’atteinte ciblée de ses fonctions décisionnelles, organisationnelles et informationnelles. La paralysie stratégique désigne une situation dans laquelle un acteur (État, armée, organisation) conserve des ressources matérielles, mais perd sa capacité de coordination, de décision et d’initiative, rendant son action inefficace ou impossible. L’objectif n’est pas l’anéantissement, mais la désorganisation systémique.

Cette approche marque une rupture avec la conception clausewitzienne classique de la guerre fondée sur l’affrontement direct et l’anéantissement des forces ennemies, tout en s’inscrivant indirectement dans son prolongement. Si Clausewitz ne théorise pas explicitement la paralysie stratégique, sa notion de centre de gravité (Schwerpunkt), en tant qu’un point dont dépend la cohésion globale de l’ennemi, constitue un socle conceptuel essentiel de cette doctrine.

La paralysie stratégique s’inscrit également dans les réflexions sur la guerre de quatrième génération, caractérisée par la centralité de l’information, du cyberespace, de la précision technologique et de l’interconnexion des systèmes.

L’approche systémique de John Warden

Le principal formalisme de la paralysie stratégique est attribué au colonel américain John A. Warden III, qui conceptualise l’ennemi comme un système composé de sous-systèmes interdépendants. En touchant les centres névralgiques (leadership, commandement, infrastructures stratégiques du pays…), on provoque une paralysie globale.

Selon cette approche, l’efficacité militaire réside dans la capacité à identifier et frapper les points nodaux plutôt que les forces militaires déployées en tant que telles.

Warden propose un modèle structuré autour de cinq cercles concentriques, classés par ordre de priorité stratégique :

  1. La direction politique et militaire ;

  2. Les fonctions organiques essentielles (énergie, eau, pétrole, aéroports) ;

  3. Les infrastructures vitales (transports, télécommunications) ;

  4. La population ;

  5. Les forces armées déployées.

La neutralisation des cercles internes entraîne, selon cette logique, un effondrement fonctionnel des cercles externes, rendant inutile une confrontation directe prolongée.

Application opératique probablement appliquée au Venezuela

A la lecture du récit repris-ci-dessous rapporté par le New York Times, nous pouvons avancer que Le Pentagone a recouru à une version actualisée de cette doctrine de paralysie stratégique au Venezuela à travers une opération militaire d’une extrême brièveté, fondée sur la surprise stratégique, la supériorité informationnelle et la domination aérienne totale.

En effet, selon New-York Times :

« Le Pentagone a ciblé huit infrastructures militaires parmi les plus sensibles du dispositif de Nicolás Maduro en seulement quinze minutes d’intervention. Une opération éclair, fondée sur la supériorité technologique, le renseignement satellitaire et la maîtrise totale de l’espace aérien.

Le premier bombardement a eu lieu à l’aéroport de La Carlota, point névralgique du contrôle aérien de la capitale, neutralisant immédiatement toute capacité de réaction rapide.

La deuxième frappe, menée par un drone furtif indétectable, a visé la garnison de Catia la Mar, verrouillant la défense côtière et coupant tout accès maritime stratégique.

Fuerte Tiuna, la plus grande base militaire du pays et véritable cerveau opérationnel de l’armée de Maduro, a été frappée, paralysant la chaîne de commandement et désorganisant les forces terrestres.

Le Palais législatif fédéral, symbole du pouvoir politique et institutionnel, a été ciblé en plein cœur de Caracas, envoyant un signal clair : aucune institution n’est hors de portée lorsque la décision stratégique est prise.

La base aérienne n°3 de Barquisimeto, où sont stationnés les précieux F-16 vénézuéliens, a été rendue inopérante, annihilant la supériorité aérienne du régime en quelques minutes.

L’aéroport d’El Ataque a vu ses infrastructures totalement neutralisées, supprimant toute capacité logistique ou évacuation stratégique.

L’aéroport privé de Charallave, habituellement réservé aux dignitaires du régime, a été neutralisé, coupant toutes les voies de fuite et verrouillant les issues de secours du cercle du pouvoir.

Enfin, la base d’hélicoptères d’Igualota a été frappée, mettant fin à toute mobilité aérienne de la garde présidentielle et isolant totalement le sommet de l’État.

En une fraction de seconde, Caracas a été militairement neutralisée. Les forces spéciales en collaboration avec la CIA ont pénétré la résidence de Maduro avec une précision chirurgicale, connaissant exactement sa position. L’homme s’est réveillé dans un hélicoptère, sans même comprendre ce qui venait de se produire, preuve ultime de la domination informationnelle et opérationnelle de l’adversaire. »

Actualisation opératique des stratégies appliquées en Irak et en Libye

La manœuvre militaire consiste donc à déterminer les points vulnérables de chaque sous-système à attaquer afin de provoquer la paralysie stratégique de l’ennemi, jusqu’à ce que celui-ci soit placé dans l’incapacité de riposter et sois mis hors d’état de continuer à résister. Il s’agit d’une stratégie sélective reposant sur une planification très élaborée. C’est ce que Le Pentagone a utilisé en recourant également aux dernières technologies en la matière : drones, contrôle du cyberespace, etc.

La stratégie américaine au Venezuela s’inscrit, en effet, dans une continuité doctrinale observable lors des conflits précédents impliquant les États-Unis et leurs alliés.

La première guerre du Golfe (1991) constitue une application emblématique de la paralysie stratégique, marquée par la neutralisation rapide des centres de commandement irakiens et de ses infrastructures critiques.

À cette approche s’est greffé le concept de « shock and awe », théorisé en 1996 et mis en œuvre lors de l’invasion de l’Irak en 2003, visant à provoquer un effondrement psychologique immédiat par des frappes massives dès les premières phases du conflit. Le « halt phase concept » complète cette logique en cherchant à interrompre une offensive ennemie dès son déclenchement, comme ce fut le cas en Bosnie ou lors des premières phases des opérations en Irak.

Une déclinaison partielle de cette doctrine peut également être observée lors de l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011. Contrairement à l’idée d’une campagne exclusivement aérienne, la stratégie reposait sur une coopération interarmées : domination aérienne assurée par l’OTAN, actions terrestres menées par les forces insurgées, et soutien maritime destiné à instaurer un blocus et à garantir l’approvisionnement logistique de villes stratégiques telles que Misrata.

Les enseignements tirés des conflits irakien et afghan avaient mis en évidence les limites d’une victoire fondée uniquement sur la puissance aérienne. En Libye, la paralysie stratégique visait principalement à freiner l’avancée de l’armée régulière sur Benghazi, alors que les forces insurgées étaient proches de l’effondrement.

Conclusion

L’analyse de l’intervention américaine au Venezuela à travers le prisme de la paralysie stratégique met en lumière la persistance d’une doctrine militaire fondée sur la désorganisation systémique de l’adversaire, plutôt que sur son anéantissement direct. En ciblant prioritairement les centres décisionnels, informationnels et logistiques, cette approche illustre l’évolution des conflits contemporains vers des formes de guerre où la maîtrise de l’information, du temps et de la précision technologique devient déterminante.


Jean-Jacques Wondo Omanyundu
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One Comment “Au-delà des controverses : décryptage stratégique de l’intervention américaine au Venezuela”

  • Clausewitz

    says:

    Pourquoi les systèmes anti-aériens ultra-moderne russes et chinois ont été obsoletes? N’y avait-it pas une trahison interne au sein d’armée du Venezuela?

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