La crise congolaise : une problématique multidimensionnelle au-delà de la seule question sécuritaire
La crise que traverse la République démocratique du Congo ne peut être appréhendée sous le seul prisme sécuritaire. Elle est fondamentalement multidimensionnelle et résulte de l’interaction complexe entre des dynamiques politiques, institutionnelles, économiques et sociales qui fragilisent l’État depuis plusieurs décennies.
Le dialogue intercongolais envisagé comme instrument de résolution de la crise actuelle ne devrait donc pas se réduire à la seule gestion du conflit armé à l’Est. Certes, la situation dans les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri demeure préoccupante. Mais elle n’est que l’expression la plus visible d’un dysfonctionnement plus profond touchant la gouvernance et la cohésion nationale.
Il serait d’ailleurs réducteur de circonscrire la crise sécuritaire à l’Est. À l’Ouest, la province du Kwango est affectée par l’activisme des milices Mobondo ; à Kinshasa, la montée du banditisme urbain et des groupes violents met en cause la sécurité publique ; à Lubumbashi, des phénomènes similaires ont conduit à des restrictions nocturnes. Cette fragmentation de l’insécurité, bien que de nature différente selon les régions, révèle une faiblesse structurelle de l’autorité de l’État.
Le risque est celui d’un affaiblissement progressif du pouvoir central, avec des périphéries de plus en plus autonomisées de fait — une dynamique que l’histoire récente de certains États post-conflit a déjà illustrée ailleurs. Ce défi dépasse la seule stabilité interne : il engage l’avenir même de la souveraineté nationale et l’équilibre régional.
À cette dimension sécuritaire s’ajoute une crise de légitimité politique. Les séquelles du processus électoral de 2018 continuent d’alimenter la méfiance entre institutions et la fragmentation du paysage politique. Certains acteurs déçus ou marginalisés ont rejoint des dynamiques insurrectionnelles, renforçant la confusion entre crise politique et conflit armé.
Enfin, la problématique de gouvernance demeure centrale : corruption systémique, centralisation excessive avec la création d’une multitude d’agence gouvernementales, politisation des institutions, faiblesse des mécanismes de contrôle parlementaire, restriction de l’espace civique. Sans réforme structurelle, toute réponse militaire ou diplomatique seule restera partielle.
Le dialogue de Luanda : une opportunité historique
Le 11 février à Luanda, sous l’impulsion du président angolais João Lourenço, aux côtés notamment de Faure Gnassingbé, de Félix Tshisekedi et de Olusegun Obasanjo, un accord de principe sur l’organisation d’un dialogue intercongolais inclusif a été annoncé. Cette initiative intervient dans un contexte marqué par la résurgence du Mouvement du 23 mars (M23) et par une instabilité persistante.
Avec la ferme volonté affichée par l’Angola — pays qui bénéficie de la confiance de la communauté internationale, de l’Union africaine et des différentes parties congolaises — nous osons espérer que ce dialogue intercongolais inclusif jette les bases d’une véritable réconciliation nationale, d’une paix durable et d’une politique enfin orientée vers le bien-être de la population. L’Angola ne s’engage pas ici comme simple facilitateur diplomatique, mais comme acteur régional pleinement conscient que la stabilité du Congo conditionne celle de toute l’Afrique centrale.
Alors que les états-majors politiques et certains segments de la société civile s’emploient à occuper l’espace en vue de leur participation, nous avons fait le choix de ne pas céder à cette agitation préliminaire. L’essentiel ne réside pas dans la course au positionnement, mais dans la réflexion profonde sur les enjeux fondamentaux. Nous n’avons pas la prétention de dresser l’inventaire complet des crises qui minent la société congolaise. Ce serait à la fois illusoire et politiquement improductif. Notre responsabilité est ailleurs : identifier les priorités qui devraient impérativement constituer l’ossature du dialogue car un dialogue sans socle clair devient rapidement un exercice formel, exposé aux manœuvres dilatoires, aux agendas cachés et aux compromis de façade. En l’absence d’axes hiérarchisés et assumés, la concertation risque de se transformer en simple mécanisme de légitimation du statu quo.
L’histoire congolaise montre cependant une constante : lorsque les Congolais ont accepté de se parler, des compromis ont toujours émergé. Le Dialogue intercongolais de Sun City, malgré ses limites, avait permis de réunifier un pays alors fragmenté et poser les bases de l’actuelle Constitution. Les principes d’une armée nationale intégrée, d’institutions partagées et d’un cadre constitutionnel consensuel y avaient été balisés avant d’être formalisés dans la Loi fondamentale.
Un dialogue efficace ne peut être une addition de revendications sectorielles. Il doit d’abord consacrer les grands principes et définir les mécanismes garantissant leur respect. Sans socle clair, il risque de se transformer en exercice formel ou en espace de recomposition opportuniste. Trois axes méritent d’être considérés comme prioritaires.
1. Défense, sécurité et justice : appliquer les principes constitutionnels
Le véritable enjeu réside dans l’application stricte des principes déjà consacrés par la Constitution et les lois organiques. Les accords de Pretoria et de Sun City avaient posé les bases d’une armée républicaine, nationale et apolitique. Ces principes ont été intégrés dans l’architecture constitutionnelle actuelle. Le problème n’est donc pas l’absence de cadre normatif, mais son application défaillante.
Dans son Article 91 (Alinéa 3) : La Constitution de 2006 stipule que « La défense, la sécurité et les affaires étrangères sont des domaines de collaboration entre le Président de la République et le Gouvernement ». Cet article prévoit un principe de cogestion de l’armée entre le Président de la République et le Gouvernement, ce dernier étant responsable devant le Parlement. Le contrôle parlementaire des dépenses de la défense n’est pas une option: il est une exigence constitutionnelle!
Le dialogue devrait ainsi réaffirmer :
- la dépolitisation de l’armée et des services de sécurité ;
- le respect strict du contrôle parlementaire ;
- la professionnalisation et la républicanisation des forces ;
- l’indépendance effective de la justice.
Sans sécurité crédible et sans justice impartiale, aucune stabilité durable n’est envisageable.
2. Gouvernance et développement : poser les principes, garantir les mécanismes
Sécurité et développement sont indissociables; sans protection des personnes et des biens, aucun investissement sérieux n’est envisageable. Mais sans développement équitable et redistribution des richesses, l’insécurité prospère. Le véritable enjeu réside dans la qualité de la gouvernance.
Si les principes de transparence, de redevabilité et de séparation effective des pouvoirs sont respectés, les politiques sectorielles pourront être débattues et mises en œuvre dans les cadres institutionnels ordinaires. La lutte contre la corruption constitue à cet égard une priorité. Les classements internationaux rappellent régulièrement la gravité de la situation. Plutôt que multiplier les annonces, le dialogue devrait poser des bases claires sur la nécessité de la lutte contre la corruption notamment:
- Indépendance réelle des organes de contrôle ;
- Création d’un parquet financier et consacrer son indépendance;
- Protection des lanceurs d’alerte;
- Obligation de reddition des comptes.
C’est en restaurant la crédibilité de l’État que l’on créera les conditions du développement durable.
3. La question politique : sanctuariser la Constitution et dépolitiser l’arbitrage électoral
Dans la mémoire collective, un dialogue politique est souvent perçu comme un mécanisme de partage du pouvoir ou de prolongation des mandats. Pour éviter cette suspicion, le dialogue devrait consacrer un principe simple et clair : le maintien et le respect de la Constitution actuelle.
Elle peut être révisée conformément aux procédures prévues, mais elle ne saurait être remplacée ou contournée par un arrangement politique circonstanciel.
Trois engagements seraient déterminants :
- le respect strict du calendrier constitutionnel, notamment des échéances présidentielles ; de la duree et du nombre des mandats
- La dépolitisation effective de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et garantir le retour au du cycle électoral a deux tours.
- La non éligibilité des animateurs des institutions issues du dialogue
Si le dialogue parvient à acter ces principes, ce serait déjà une avancée majeure pour la stabilité institutionnelle.
Conclusion : un rendez-vous avec l’Histoire
Le dialogue de Luanda n’est pas un simple événement diplomatique. Il représente une séquence historique décisive. Soit il permettra de consolider les principes constitutionnels, de restaurer l’autorité de l’État et de rétablir la confiance nationale ; soit il deviendra une occasion manquée aux conséquences potentiellement graves.
La République démocratique du Congo n’a pas besoin d’un compromis de façade. Elle a besoin d’un engagement collectif en faveur du respect des règles, de la dépolitisation des institutions régaliennes et de la restauration du contrat social.
La question n’est donc pas seulement de savoir si le dialogue est nécessaire — il l’est. La véritable interrogation est plus exigeante : les acteurs politiques auront-ils la maturité de consacrer des principes supérieurs à leurs intérêts immédiats ?
Joël Kandolo Owawa
